dimanche 22 mars 2026

L'illuminé


C'était un illuminé au sens le plus familier du terme mais aussi au sens le plus pur ou littéral du terme s'il considérait cette définition de l'illuminisme d'après Wikipédia: " L'illuminisme est un courant de pensée philosophique et religieux qui se développe au XVIIIe siècle en Europe et qui se fonde sur l'idée d'illumination, c'est-à-dire d'une inspiration intérieure directe de la divinité ou de ce qui en émane… "

D'après cette définition comme d'après les propos qu'il avait échangé la veille avec Tayeb qu'on pouvait appeler en considération de cette époque lointaine son compagnon de route car ils avaient fait un bon bout de chemin ensemble depuis que Tayeb était venu à son domicile l'aider à s'occuper et prendre soin avec lui de sa femme malade d'Alzheimer; ça faisait bien dix ans et quoiqu'elle fut partie comme partent les anges car ils se seraient entendus à dire que c'était un ange et qu'il continuait à les habiter cet ange quoiqu'il se fut envolé de son domicile qui était maintenant le leur bien que laissé en déshérence plus qu'en héritage, à moins qu'ils ne se réclament d'elle non pas comme héritier mais comme on se réclame d'un ange, devenue ainsi leur ange gardien.

Trop souvent l'on se lamente de la perte de biens matériels qu'on évalue, on parle de faillite, et non d'une personne faillie, or la perte d'une personne est ce qui peut atteindre le plus une ou plusieurs autres personnes qui lui seraient attachées, et celle là de perte on ne l'évalue jamais, encore moins comme un tremblement de terre d'après l'échelle de Richter. C'était pourtant bien ce qu'il leur semblait avoir subi car ils avaient vu trembler jusqu'à leur base matérielle, c'est qu'appartenant à ce monde matériel ils ne pouvaient être que profondément matérialistes, et aux anges autant dire qu'ils n'y croyaient pas, pourtant quand il se référait à elle ils ne pouvaient s'y référer que comme à un ange dont il sentirait encore la présence parmi eux bien qu'elle ne fut plus là entre ses murs comme elle l'avait été tant d'années.

A vrai dire Tayeb qui avait de la religion et bien qu'il ne se réclama pas de la même que lui pouvait encore croire aux anges mais sans qu'ils se furent manifestés à lui comme il pouvait lui sembler maintenant ressentir cette présence de l'absente partout et en tout. C'est qu'on n'arrive pas à se faire à l'idée qu'une personne ne soit plus et d'autant moins qu'elle avait plus été pour eux, ce qui était le cas de la défunte; c'est qu'une personne existe aussi d'après les soins et l'attention qu'on lui porte et les soins et l'attention qu'ils lui avaient porté n'étaient pas des moindres. Si sa place était vacante eux aussi se sentaient vacants, n'ayant plus à qui dispenser leurs soins et leur attention alors ils pensaient à elle comme on pense à ce qui nous manque. Et la place qu'elle avait prise en eux était ce qui leur faisait maintenant cruellement défaut. C'est ce que l'on a du mal à imaginer: le vide que laisse une personne qui vous quitte, habitué que l'on est à ne prendre en compte que ce qui est.

Aussi la permanence de l'être comme pouvaient-ils la rendre sinon en la croyance aux anges, qu'un ange continuait à les habiter en tout cas en ces lieux où ils vivaient qui étaient ceux où la défunte avait habité avec eux tant d'années, car ils croyaient encore l'y sentir présente. C'était facile pour Tayeb qui avait de la religion, moins pour lui que d'y croire, mais il avait aussi tremblé sur ses bases, une fissure s'était ouverte dans le ciment qu'il aurait jusque là cru de ce béton armé de la maison toute acquise à la raison et à la science, excluant par principe et par vertu l'existence des anges aussi bien que celle de Dieu. C'était d'ailleurs l'objet de dispute entre eux comme celle qui était survenue hier quand ils avaient parler de suicide. Tayeb ne voulait pas entendre parler de suicide. La religion lui rappelait-il n'autorisait pas que l'on se donne la mort. Mais Tayeb voyons la médecine avait bien mis fin aux jours de Sylvie dont il avait fallu qu'ils augmentent la dose de morphine pour qu'elle ne souffre pas ou plus. C'était vrai pourtant que la société résistait encore à parler d'euthanasie mais enfin c'était bien de cela qu'il s'était agie: d'une mort assistée et médicalisée.

Et ils en avaient été tous deux spectateurs et acteurs, car Sylvie, leur ange blond aux yeux bleus, était partie sans jamais quitter son domicile, tant et si bien qu'ils ne pouvaient encore que l'y sentir trop présente, plus qu'elle ne le serait dans son lit de pierre d'un quelconque cimetière, comme s'il ne s'agissait plus d'un corps mais d'un esprit qui continuait à les hanter et qu'il n'y avait pas un jour qu'ils n'étaient sans se le rappeler, ce qui revenait à dire sans se la rappeler, et pourquoi ne pourrait-on pas parler alors d'un ange plutôt que d'une personne puisqu'elle n'avait plus d'existence matérielle ou corporelle mais bien une existence spirituelle pour eux deux, existence qui continuait cependant à soutenir leur propre existence, à leur donner une raison d'être, de prolongation de leur être comme de son être en eux. Non les choses ne sont pas si simples, pas si simples qu'elles apparaissent et c'était peut-être qu'elles n'apparaissaient pas toutes, pas toutes à tous en tout cas, sauf à avoir subi ce tremblement de terre qui les avait secoué à tous les deux. Depuis il n'y avait plus grande différence entre le monde sensible et … extrasensible qu'il dirait, en cela qu'il exigerait une extra sensibilité que ne pourrait donner que l'expérience de la perte, de toute perte qui ne soit pas seulement une perte matérielle.

Pourquoi en était-il venu à lui dire à Tayeb que si les religions ne s'entendaient pas ça signifiait bien que les religions étaient le fait des hommes et non pas de Dieu parce que c'étaient les hommes qui s'entendaient jamais entre eux et pas Dieu qui s'entendrait pas avec les hommes parce que Dieu il devrait s'entendre avec tous les hommes indifféremment de leur religion et qu'en cela, en la reconnaissance d'une supra existence comme pouvait l'être celle des anges ou d'un dieu il pouvait bien s'entendre avec lui Tayeb et bien qu'ils soient pas de la même religion. Mais en disant cela n'avait-il pas montré sa vraie nature non pas de religieux mais d'illuminé qui est ce qu'il avait toujours été un illuminé mais pas un religieux et que son siècle aurait été le XVIIIe siècle, un siècle d'illuminés, et pas ce siècle profondément matérialiste auquel il avait cru jusqu'à ce jour, ce jour où l'ange s'était envolé, appartenir.  

Et il fallait qu'il finisse par dire l'illuminé l'illumination qu'il avait eu quand l'ange s'était envolé (parce qu'il faut parfois perdre les choses pour mieux les retrouver et les êtres pour mieux les comprendre ce qui est les aimer) et c'était qu'on pouvait aimer que l'ange, qu'ils avaient jamais aimé que l'ange, parce que c'était que par l'amour qu'on pouvait avoir communication avec l'ange; que si pour Tayeb et lui il y avait un jour un autre ange qui passait dans leur vie, mais ça c'était fort peu probable parce qu'il pensait qu'il pouvait jamais passé dans la vie d'un homme qu'un seul ange ou pour la plupart pas d'ange du tout mais que des démons ou des diables, alors la communication qu'ils pouvaient encore avoir avec elle, leur ange, ça lui mettrait fin, qu'il y avait que ça pour s'en libérer, et que c'était pas sûr qu'ils veuillent s'en libérer: c'est que quand on a un ange et, comme dit précédemment, il peut se présenter à nous et à sa place un démon ou un diable qui se fasse passer pour un ange et c'est même ce qui arrive le plus souvent et qu'on réalise que trop tard; et c'est tout ce qu'il avait dit à Tayeb pour terminer et clore le chapitre religion parce qu'il avait pour toute religion que celle des illuminés qui sont des êtres pas du tout cultivés en matière de religion mais très, très, inspirés, et qu'on trouvent plus de nos jours même qu'il parait qu'il faudrait remonter jusqu'au XVIIIe siècle pour ça.

POSTSCRIPTUM

Il y avait deux jours à peine qu'ils n'y pensait plus. Luigi, l'italien, son copain qui jouait aux échecs avec lui une fois par mois, avait dit que les personnes n'existaient plus, pas quand elles étaient mortes, mais quand on pensait plus à elles, et c'était vrai ce qu'il avait dit Luigi. Deux jours à peine que l'ange n'était pas revenu les visiter quand Tayeb avait évoquer son sourire, son sourire était en effet ce qu'ils n'oublieraient jamais: Sylvie avait un sourire ravageur. Puis Tayeb refaisant ses mimiques qui étaient à peu près son seul langage, Alzheimer lui avait laissé que très, très, peu de mots à sa disposition, mais Tayeb rappela que ce jour-là avec un beau sourire elle lui avait dit oui, quand il lui avait parlé qu'elle avait dit oui; lui sur le coup il commenta à Tayeb, parce qu'il avait dû lire cela quelque part ou entendre un podcast là-dessus, qu'un ami de Valéry Larbaud l'écrivain, à la fin de sa vie ne savait plus que dire non, et combien le oui de l'ange était beaucoup plus doux à entendre car comme Tayeb lui en parlait il lui semblait le réentendre, mais il rappela à Tayeb qu'il savait aussi dire non ce qui rendait son oui encore plus exceptionnel et Houlala! Mais c'est Tayeb cet imitateur né qui, comme s'il avait voulu la faire revivre à Sylvie, fit Houlala en  y mettant l'intonation inoubliable de l'ange blond aux yeux bleus.

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