jeudi 26 mars 2026

Ce vieux


Pourquoi ne voudrions nous pas être ce vieux? Aussi bien nous ne voudrions pas être femme ou noir ou jaune ou juif ou handicapé ou … Mais voilà si, comme on dit, Dieu nous prête vie, nous sommes amenés à le devenir ce vieux. Si maintenant nous ne voulons pas être ce vieux c'est bien qu'en nous il y a déjà un préjugé défavorable contre ce vieux, préjugé trop longtemps entretenu par la société de l'éternelle jeunesse et que nous avons fini par faire nôtre, par ne pas être plus préparé qu'elle, la société, à l'accepter ce vieux, par ne pas être plus préparé qu'elle non plus à accepter la mort.

Pourtant, on le dit de plus en plus, et, de plus en plus sans doute qu'on l'est: une société de vieux. Ceci expliquerait-il cela, qu'on ne s'aime pas, qu'on soit une société qui ne s'aime pas, puisque comment, n'aimant pas les vieux, pourrait-on s'aimer? Contradiction déplaisante aussi que cette longévité toujours plus grande à laquelle on aspire tous. Oui, on aspire tous a être vieux, mais on dit plutôt a être jeune le plus longtemps possible, ce qui montre combien on rejette le vieux le plus loin possible de nous et de notre âge grandissant, vieillissant.

Mais ce vieux, c'est nous. Horreur! désolation! Il est dans le regard de l'autre comme dans le collimateur de la société ce vieux. Si nous n'avons pas souffert d'être femme ou noir ou jaune ou juif ou handicapé nous allons souffrir d'autant plus d'être vieux, souffrir de discrimination ou de place indésirable (entendu qu'on ne la désire pas) ou absence de place ou disgrâce dans la société qui a du mal à faire une place à ce vieux. T'as une bonne retraite, c'est déjà bien, qu'elle lui dirait, mais même ça elle pourra bientôt même plus lui dire à ce vieux. T'as des enfants, des petits enfants, c'est déjà bien qu'elle lui dirait alors si ce vieux il se plaint d'être un peu seul, mais on sait qu'il y a aussi de moins en moins d'enfants et de petits enfants et de familles et de plus en plus de sans familles et de sans enfants, jeunes et vieux comme ce vieux.

Ce vieux il peut le craindre d'être de plus en plus seul si la société lui fait pas une petite place à son goût qui serait pas celle qu'elle a fait dans le passé (pas si lointain) aux femmes, aux noirs, aux jaunes, aux juifs, aux handicapés, etc…  Mais surtout si dans la tête de ce vieux il est pas vieux parce que vieux ça veut toujours dire pour lui que des choses désagréables à entendre, parce qu'on continue à en entendre des choses pas agréables sur les vieux qui décourageraient plus d'un de la fréquentation des vieux. Risque de la ghettoïsation des vieux, des ghettos pour les vieux comme il y en a eu pour les noirs et les juifs; et les vieux banlieusards, des vieux qu'on écarte, des vieux miséreux vivant leur vieillesse comme une double peine et retraite loin du monde de leurs semblables qui ne veulent pas être leurs semblables sinon le plus tard possible.

Ce vieux qui ne veux pas être vieux, ce vieux qui ne s'accepte pas, c'est parce que la société ne veux pas de vieux, c'est parce que la société ne l'accepte pas, tout juste le tolère et pour un temps qu'elle espère le plus court possible, faudrait-pas non plus qu'il lui revienne trop cher à la société ce vieux, sans compter qu'il lui échappe, qu'elle n'aurait plus la main mise sur les vieux, que ce serait une tranche de la population qui aurait gagné son indépendance économique et dans le pire des cas serait capable de se contenter de peu. Qu'on devienne conservateur avec l'âge, autre préjugé sur les vieux, et cependant la seule chose qui puisse la rassurer à la société aussi longtemps qu'elle le croira. Mais ce vieux ce peut-être un trouble fête surtout s'il n'y a pas d'autre fête que la fête de la jeunesse quand le passé doit être relégué aux oubliettes dans ce château fort de la jeunesse qu'est la société (qui se fait fort de sa jeunesse).

Heureusement, si la société militarisée et "policiarisée" ne peut plus s'exercer sur les vieux (sur le corps de ce vieux), il y a la société médicalisée qui prend la relève et les soumets à des examens et révisions périodiques de moins en moins espacées dans le temps, ils sont bien entendue en liberté, à moins qu'ils soient hospitalisés, mais en liberté surveillée et conditionnelle (à condition qu'ils soient bien portants) pour leur plus grand bien comme l'est l'ensemble de la population surveillée et à condition de se bien porter, aussi bien entendu pour son plus grand bien. Il ne faudrait pas non plus que la peur les lâche, moyen qu'à la société sécuritaire de les tenir, heureusement que, quand il n'y a plus ni dieu ni diable, il y a le cancer et la maladie d'Alzheimer qui les guette, la maladie insidieuse et la mort sournoise, et que la société qui n'a plus en main l'arme de la foi puisse brandir celle de la science, ça calme, ça calme tout de suite, même ce vieux récalcitrant qui voudrait pas encore se soumettre.

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