dimanche 24 novembre 2024

Le crime parfait


il lui tenait les jambes par les chevilles comme il lui avait tenu la tête par le cou, fermement. Entre les deux événements il s'était passé un temps considérablement long — le père était tombé malade, l'enfant malingre était devenu un solide gaillard — suffisamment en tout cas pour qu'il n'ait pas fait tout de suite le rapprochement, aussi l'espace géographique qui les séparait car il aurait fallu dresser un pont immensément long pour qu'ils se rejoignent. Seulement au lieu d'une immense peine il avait senti une rage obscure et longtemps contenue montée en lui au point qu'il eut peur de ce qu'il faisait et qu'il aurait relâché l'étreinte de ses mains sur les jambes du mourant si les médecins ne l'avaient encouragé de sorte à ce qu'ils puissent le piquer, et la piqure serait mortelle mais l'empêcherait de souffrir davantage. C'était de la morphine. Il mourra dans la nuit. Sur les hauteurs de Granada il y avait un cimetière et c'était là où l'on avait enterré le père. Pas plus que le père il n'y était allé de son plein gré et s'était juré de ne plus jamais y retourner.

Le père lui maintenait la tête sous l'eau. Il s'était avancé avec lui jusqu'à ce qu'il y ait assez de profondeur. Lui avait commandé de le suivre sans autre explication et sur un ton qui n'acceptait aucune contestation. Mais maintenant il s'agitait et forçait pour remonter à la surface et respirer. Le père lui sortait alors la tête de l'eau mais c'était pour mieux l'y replonger. Il n'avait pas le temps de reprendre son souffle. Buvait la tasse. Était en train de se noyer. Ne trouvait même plus la force de crier. Se disait qu'il allait mourir bien qu'il était encore jeune pour se le dire. Mais surtout que c'était son père qui était en train de le tuer. Quand il aurait donné sa vie pour son père, car il avait encore cet âge où les parents étaient tout ce que l'on a de plus précieux au monde, oui sa vie pour son père si son père le lui avait demandée. Cependant c'était sans rien lui dire que son père l'avait conduit à cette distance de la plage et l'avait saisi par le cou pour lui mettre la tête dans l'eau. Il fallait qu'il réagisse alors. Son père serait-il devenu fou? S'il n'y avait eu cette froideur, au lieu de l'habituelle colère, qui avec du recul montrait là de la préméditation. C'était le crime parfait. Ça passerait pour une noyade.

Maintenant c'était lui qui tenait son père, le corps de son père, la vie de son père, entre ses mains. A lui de sentir qu'il avait plus de force, suffisamment pour soumettre et peut-être prendre une vie, comment cela ne lui avait pas traversé l'esprit, mais oui puisqu'il allait lâché prise, son père lui-même n'avait-il pas lâché prise? Mais c'est qu'il l'avait cru mort. Il avait en effet fait le mort. Était resté sans bouger, sans respirer, la tête sous l'eau, et un temps qui lui avait paru éternellement long, alors le père avait lâché prise et il s'était mis à nager vers le large avec l'énergie du désespoir pour lui échapper, après il ne savait plus, il avait des blancs, des trous dans sa tête, à chaque fois que ça avait été trop dure à encaisser ce qui lui était arrivé. Les médecins le regardaient: il fallait qu'il le tienne bien à son père sinon ils allaient devoir l'attacher qu'ils lui disaient, mais aucun n'avait ni le courage ni la force de lui maintenir les jambes à sa place, le père continuait à faire peur, il la voyait dans leurs yeux cette peur qu'il avait tant connue par le passé, mais maintenant il n'avait plus peur ou c'était quelque chose de plus fort que la peur et qu'on devait appeler la haine, quelque chose qu'ils ignoraient et qu'il ignorait lui aussi avoir en lui mais sans quoi leurs exhortations seraient restées vaines.

On dit que les meurtriers reviennent toujours sur les lieux de leur crime. Le père avait été hospitalisé à Granada. C'était pourquoi il s'était juré de ne plus jamais y retourner. Mais ça non plus il ne le savait pas plus que ceux qui ignorent la véritable raison de leur acte mais sont moins regardant que lui à l'heure de se justifier. On pourra pourtant lire sur une tombe du cimetière de Granada ces quelques mots qu'il avait écrit alors pour son père et dont il ne se souvenait plus mais que la famille avait jugé suffisamment aimantes pour convenir à un défunt. Mais le fin mot de l'histoire ne venait-il pas de l'écrire? La part obscure, la part maudite, celle qui ne méritait pas d'être dite ne venait-il pas de l'écrire? Son père lui-même ne l'aurait pas cru capable de le faire. Ne lui avait-il pas dit qu'il n'était pas capable de faire le pont entre les choses. Eh bien son pont à lui venait d'enjamber des dizaines d'années aussi que deux mers (l'océan Pacifique et la mer Méditerranée) pour que celui que l'on tenait par la tête attrape par les pieds son criminel de père et se demande qui était le plus criminel des deux; on dirait plutôt aujourd'hui tel père tel fils, ou que les chiens ne font pas des chats, mais c'était mal le connaître à lui comme mal connaître son père.

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