samedi 14 septembre 2024

Le déni du corps


On aurait pu croire que c'était une question de religion, et c'est une question de société. On aurait pu penser, et longtemps je l'ai pensé, que dans une société qui se serait défait de la religion le corps pourrait retrouver sa place. Et l'on est pas loin de penser non plus qu'il y aurait pris une place exorbitante, qu'on serait passer du culte rendu à un dieu au culte du corps. Certes, il se peut qu'il soit devenu plus important pour nous, mais est-il pour autant pris davantage en considération par la société dans laquelle nous vivons?

D'abord la religion exaltait et glorifiait le corps martyr, le saint qui par son sacrifice, qui en perdant son corps le retrouverait où s'en verrait conférer un, celui du supplicié. Qu'en est-il aujourd'hui de l'exaltation et de la glorification du corps martyr de l'athlète de haut niveau qui après tant et tant de sacrifices se voit couronné de gloire, ainsi en est-il de celui qui vient de perdre la vie à la guerre, du héros. Mais qu'en est-il du commun des mortels? On (la société) ne voudrait plus faire la différence entre les hommes et les femmes, les noirs et les blancs, les enfants et les vieillards. N'y a t-il pas déni plus évident (aussi que violent) de l'existence des corps? N'y a t-il pas un aveuglement idéologique qui serait l'idéologie d'une supposée égalité qui dirait c'est pareil, il n'y a pas de différence entre les hommes et les femmes, entre les noirs et les blancs, entre les enfants et les vieillards, quand c'est une différence qui tous les jours nous saute aux yeux, qu'on ne pourrait nier et que l'on nie cependant du moins dans le discours parce qu'il reçoit l'aval de la société. Notre hypocrisie n'est pas moins grande que celle des culs bénis. Maintenant on excuserait le noir d'être noir si son corps se trouve couronné de gloire, à la femme d'être femme si elle occupe la place d'un homme et c'est ce que la société veut, aussi la société dit c'est ce que la femme veut, et la femme veut ce que la société veut. Quant à l'enfant s'il consomme. Quant aux vieillard s'il consomme. Et la société a fait entrer au même titre l'enfant que le vieillard dans la société de consommation. 

Pour tous on parle d'être humain, mieux d'être social (de là son appartenance à la société, de là que rien n'est changé pour l'homme et son corps), ce sont cependant tout deux (l'être humain comme l'être social) des entités abstraites, autant dire dépourvus de corps et c'est dépourvus de corps qu'ils sont recensés, viennent figurer sur des registres, d'après leur nombre se livrant à des activités diverses qu'il est fait des statistiques, des sondages… Toutes particularités parlant du corps permet seulement une identification surtout nécessaire au système répressif, celui chargé le cas échéant de leur annihilations, car cela est toujours d'actualité: on s'en prend toujours au corps du, paradoxalement, déjà inexistant physiquement. Celui qui est souvent anesthésié et dont on parle de l'euthanasier, un droit qu'on lui laisse revendiquer comme si son corps importait à la société quand ce qui importe c'est le don d'organes: les pièces interchangeables de la mécanique humaine vue à une autre échelle où l'on voit le corps de haut, comme s'il ne nous appartenait pas à nous en particulier mais à tout un chacun, à tout le monde qui voudrait s'y servir comme on se sert dans un supermarché qui serait le supermarché de l'humain.

Il découle de cette abstraction: l'être humain ou l'être social, des conséquences incommensurables qui mériteraient une étude sérieuse et approfondie plus qu'un léger survol. Mais nous qui voyons, et quand nous voyons avec nos propres yeux et non pas avec les yeux de la société, ceux avec lesquels elle aimerait que nous voyons, nous voyons une femme qui veut se faire passer pour un homme, nous voyons un noir qui veut se faire passer pour un blanc, nous voyons un enfant qui veut se faire passer pour un homme (on dit qu'il joue à l'homme et c'est de plus en plus le cas), nous voyons un vieillard qui veut se faire passer pour un jeune (et c'est l'éternelle jeunesse de plus en plus recherchée comme si on n'avait pas un corps); et nous ne pouvons au mieux qu'avoir sur tous ça un regard amusé. Oui, c'est bien ce décalage entre notre regard et le regard de la société qui prête à rire. Mais on pourrait aussi le prendre plus au sérieux et penser que cela n'aide pas à la relation humaine, la véritable relation humaine, c'est-à-dire de ceux pourvu d'un corps qui n'est pas le même pour tous. Non le corps n'a pas fini de poser problème (et c'est celui de l'homme dans son existence), problème auquel on ne veut pas s'affronter comme s'exposer préférant se réfugier dans des abstractions qui plaisent à l'esprit mais nient le corps.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire