jeudi 1 août 2024

Un homme qui vieillit


Ils ont parlé sur France Culture de la vieillesse, des Grecs et des Modernes, de leurs dires sur la vieillesse, et c'étaient autant d'envolées lyriques et philosophiques qu'il me plairait certes ici de reproduire si ma mémoire aussi atteinte par l'âge n'était pas défaillante. Mais comment je la vis la vieillesse ça ils ne pouvaient pas le dire à ma place. Que ce soit une histoire de famille ou bien que ce soit une histoire de société la vieillesse, et ils sont mis l'accent sur le lien et le vivre ensemble. Mais foutre de dieu c'est d'abord entre mon corps et moi que ça se passe et s'il vieillit bien ou s'il vieillit mal. Et puis leur lien qu'est-ce que j'en ai foutre moi de leur lien s'il est pourri leur lien, oui, autant rompre tout lien s'il n'est plus aucun lien qui soit si frais et si vigoureux qu'il me tient. Je n'en ai cependant pas plus après eux qu'après la société ou après la famille ou après leur lien et encore moins après tout ce qu'ils ont dit sur la vieillesse qui peut bien en faire réfléchir plus d'un, mais pour moi, c'est tout réfléchi: je n'en suis pas moins vieux aujourd'hui qu'hier avant de les avoir entendu, pas plus que je ne suis la somme de tout ce que j'ai pu voir et entendre. Il y a un biais, il y a un travers, il y a un coin, et dans ce biais, et dans ce travers, et dans ce coin, se tient l'homme, car c'est l'homme qui coince, l'homme qui coince dans la société ou c'est que la société coince ou est coincé à chaque fois qu'il s'agit de l'homme parce qu'elle ne parle que d'elle même et voudrait que l'homme soit égal à elle même, mais l'homme ne l'est jamais ou  sinon il cesserait d'exister en tant qu'homme. Et si le vieux est rejeté ce n'est pas l'homme qui le rejette mais la société qui se voudrait une société de l'éternelle jeunesse qui le rejette, et ces hommes qui le rejetteraient en tant que vieux c'est parce qu'ils auraient cessé d'être des hommes pour être la société. Mais c'est que la société rejette tout simplement l'homme et pas seulement les vieux; et si les vieux d'abord, bientôt viendra le tour des jeunes ou des moins en moins vieux. Pour la société on deviendra de plus en plus vite vieux, autant dire obsolète, produit ayant vite atteint sa date de péremption, plus apte à la consommation, ou retiré de la chaîne de production. Mais au vieux que je suis que lui importe la société, que lui importe la famille, si c'est tout seul que l'on vieillit, si c'est d'abord son corps qui vieillit, avec lui qu'on a affaire et pas avec la société et pas avec la famille, à quoi bon alors leur rejeter la faute de ce qui ne leur revient pas d'emblée et c'est mon corps à qui seul il me revient de prendre soin ou pas, de m'en remettre ou pas. Quant à mon esprit autant dire (au propre comme au figuré) qu'il tient plus à mon corps qu'il tient à la famille et à la société. Et mon corps pas plus que mon esprit ne fait de rejet, mais qu'on aille non plus rien lui greffer. Il aurait aussi bien pu vivre au temps des grecs qu'au temps des papous qu'il n'en aurait pas été moins le mien et j'interdis à quiconque de s'en approprier sous prétexte qu'il s'inscrirait dans une histoire familiale et sociale, car libre à lui de s'y inscrire ou pas, d'avaler ou pas vos sornettes qui parce qu'elles valent pour vous vaudraient pour moi. Ce sont je l'entends bien de belles envolées lyriques ou philosophiques qui réjouissent autant l'oreille que le cœur, et feraient pour moins que ça vaciller la raison, oui, comme j'aime vous entendre dire et citer après les Grecs, Platon et Aristote, Simone de Beauvoir et Rousseau et Nietzsche, mais aucuns ne parlent de moi, mais tous parlent de la société, et je ne suis pas la société je suis un homme, un homme qui vieillit. 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire