Prenez des animaux que vous gardez en domesticité pendant plus de deux millénaires maintenant et que vous lâchez subitement dans la nature et vous avez des randonneurs qui arpentent des sentes de montagnes, des hommes mais aussi des femmes, des jeunes mais aussi des vieux ; on aurait pu croire à une tribu en déplacement mais il semblait que même l'esprit de tribu les avait quitté et qu'ils ne savaient simplement pas où ils allaient ; seulement j'entendais qu'ils essayaient encore de faire tribu nomade dans le sens où cette déambulation dans les montagnes les rassemblait mais ce n'était plus des animaux et le langage aussi que la science fusse t-elle écologique les avaient coupés de la nature. Ils pouvaient en parler mais plus la sentir, l'observer aussi mais en gens cultivés et pas en bêtes sauvages. Ils essayaient un cerf volant éprouvant la force du vent tandis qu'un hélicoptère vrombissait dans les airs. Il y avait des enfants et la montagne était une aire de jeu. Sans doute aussi devaient ils s'ennuyer un peu sans se l'avouer vraiment. On les aurait armés d'arcs et de flèches. On les aurait vêtus de peau de bête. Qu'ils auraient été plus près de la nature, de la nature environnante comme de leur propre nature. Ils n'auraient pas fait que jouer. Ils n'auraient pas fait que de se promener. Ils auraient pêcher près du torrent qui coulait à deux mètres du chalet de montagne, presque à mes pieds. Ils auraient chassés un peu plus haut et derrière les pics rocheux. Des prédateurs oui, mais comme le sont les animaux, pas les hommes, pas à la même échelle, et surtout sans danger pour la nature, parce que pas sortis de la nature, parce que faisant encore partie de la nature. C'est comme les couples qui se sont séparés. L'homme peut bien regretter la séparation. Mais il y a une histoire. Mais il y a un passé. Mais il y a une fracture consommée. Même si mal assumée. Il n'y a plus qu'une errance. Ce n'est pas l'animal qui est perdu mais l'homme, l'homme qui a cessé d'être un animal et ne peut retrouver l'état de nature, qui en est définitivement coupé. C'est amusant de le voir: il ignore ce qui l'entraine encore sur ses pentes. S'invente des amusements. On est à Alpe d'Huez, dans quelques mois on y fera du ski. En l'absence de neige on a bien aménagé des toboggans et des voitures de fête foraine. Il n'y a que la nature qui ne joue pas, qui ne joue jamais et qui prend des vies été comme hivers. C'est d'autant plus étonnant quand on veut s'y amuser que quand on y chassait et y pêchait pour la survie de l'espèce. Je vois des hordes de promeneurs et je me dis qu'ils sont tous perdus mêmes ceux qui savent où ils vont. Il y a un sens primitif qui leur échappe. L'instinct aussi leur manque. Il y a des millénaires de civilisation entre eux et la nature. Il y a une longue domesticité mais peut-être devrais je plutôt parler de société.
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