mercredi 7 août 2024

Le pionnier


Il allait dégrossir le terrain pour que des intelligences plus vives et plus savantes s'y investissent et il le ferait avec des mots simples et non techniques, avec ses mots à lui qui sont les mots de tous les jours. Pour lui il n'y avait qu'une explication possible et acceptable à ce que l'on vive mal dans une société dont le niveau atteint devrait permettre à tous de vivre non seulement bien mais excellement bien. Il n'irait pas s'en prendre à l'homme et à une nature supposée égoïste de l'homme peu disposé à partager mais davantage à s'accaparer des richesses parce qu'il voyait là même le signe d'un homme en profond décalage avec son temps. Trop longtemps l'homme aurait vécu l'état de manque et continuerait à faire provision de peur de manquer. C'était pour lui comme si des hommes du vieux monde vivaient dans le nouveau monde qui était celui de l'abondance. Ils ne le maitriseraient pas ou pas autrement que techniquement. Un lourd héritage culturel, un fatras d'idées qui avaient fait leur temps et avaient été bonnes en leur temps, leur pesaient maintenant, les alourdissaient, mais ils y étaient trop attachés, ils n'arrivaient pas à s'en débarrasser, et cela pouvait être dit en leur faveur bien que cela joua en leur défaveur. Bien sûr, ils ne s'en rendaient pas bien compte, mais tous ce qu'ils pouvaient encore penser étaient erronés, obsolètes, et si cela avait été des objets de consommation, et cela l'était en effet pour l'esprit qui en était addicté comme à une drogue, il y aurait longtemps qu'ils les auraient remplacé par d'autres plus "up to date", mais ça aurait été pour eux comme truffer cette "langue de chez nous" d'anglicismes, et on préférait leur faire la guerre. Seulement s'il y avait eu un seul homme vivant avec son temps il aurait suffit de parler une seule minute à cet homme pour qu'il saisisse avec effroi combien ont étaient largués, quand c'est cet homme là qui serait jugé et condamné comme un paria par notre société moyenâgeuse au vu de cette ère nouvelle qui est pourtant la nôtre, qui serait pourtant la nôtre si nous vivions en conformité avec elle. Mais non on s'accroche, on s'accroche, mais on croit seulement s'accrocher, quand en réalité on décroche, on décroche, et on finira par tomber, et c'est qu'une fois tombé qu'on se relèvera, mais ce ne sera pas nous, ce sera un autre homme qui se relèvera de notre chute. Il ne voulait pas non plus trop préciser sa pensée pour ne pas trop heurter les esprits, qui serait tout ce qu'il réussirait à faire. Ils n'y étaient pas préparés. C'est fou de penser qu'ils puissent ne pas être préparés à vivre ce qu'ils vivent et que ce soit ce manque de préparation qui les fasse mal vivre tout ce qu'ils ont à vivre. Ils ne seraient tous, lui compris, que des sauvages dans une civilisation qui les dépasserait, à fort potentiel de bonheur qu'ils seraient très loin d'atteindre comme on est, dit on, très loin d'atteindre ou d'exploiter toutes les capacités de notre cerveau. On irait pas non plus assez regarder du côté du bonheur, aussi même si on avait tout fait pour être heureux on ne saurait comment l'être: le bonheur un objet qui nous aurait été livré sans notice d'emploi et qu'on userait à tort et à travers. Il y aurait matière a être heureux mais l'esprit ne le serait pas, l'esprit qui n'aurait pas suivi. De ce décalage entre l'esprit et la matière découlerait notre malheur. La matière c'est notre société qu'on dit matérialiste et nous serions issus de temps plus spirituels, plus, dirait on, animés par l'esprit que par la matière, difficile de s'en défaire, la matière serait même considérée comme le mal et l'esprit le bien. Mais voilà qu'il entrait déjà sur un terrain où on allait pas le suivre. Pourtant si l'on ne voulait pas perdre pied il faudrait emboîter le pas à une société matérialiste, lui même se résistait à cette idée. Trop encombré de valeurs anciennes qui ne faisaient en fait que de dévaluer la société où il vivait, la dévaluer au lieu de l'évaluer à sa juste valeur qui serait la valeur de l'homme y vivant, car il ne peut vivre ailleurs qu'en la société de son temps, il y ait tout entier investi et compromis, il lui faut faire avec et non pas contre, aussi que s'en réjouir et non pas s'en plaindre. Mais c'est la place de l'homme qu'il faut trouver, quand on ne cherche que du côté de la société, quand la société elle pourrait bien finir par se passer de l'homme, quand l'homme lui ne pourrait pas se passer de la société, et vivrait mal son exclusion. C'est ce sentiment qui perce déjà et qui pointe du doigt le manque d'adéquation entre un homme et sa société, l'état de sa société. C'est le sentiment d'un homme complètement largué, qui n'en a pas suivi l'évolution par cela même qu'il pense, car seule sa pensée n'a pas suivie, pour le reste il se nourrit et se vêtit et se déplace et se communique en homme de son temps, les apparences sont sauves, car je ne parle pas de l'homme en particulier qui ne serait pas se servir d'un ordinateur, mais de l'homme en général qui sachant se servir d'un ordinateur ne serait pas plus heureux pour autant, que cet ordinateur comme toutes les autres choses matérielles mises à sa disposition n'aient pas contribuer à son bonheur, voilà la chose étonnante. Sans doute, mais ce n'est qu'une piste, c'est son rapport aux choses qui doit changer, l'ère de la  propriété exclusive sur les choses toucherait elle aussi à sa fin, comme l'ère de la propriété exclusive sur les êtres, ce qui ne voudrait pas dire non plus se défaire des uns ou des autres mais établir d'autres rapports plus fluides mais tout aussi sensibles. Mais d'abord faire table rase de tous objets comme de toutes pensées qui peuvent encombrer inutilement l'homme dans sa marche en avant qui est aussi inexorable que la marche dans le temps. Les rapports sociaux qui tendent aussi à se figer ne sont pas immuables et, s'il se laissait aller à dire ce qu'il pensait, devrait muer avant de sentir trop mauvais. Beaucoup de choses en effet pour lui puaient à plein nez pour trop longtemps demeurer, pour ne plus être des corps vivants mais des corps morts et pesant.

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