mardi 2 juillet 2024

Le quatre vingt


Je suis ému comme vous pouvez l'être quand vous allez dans un pays étranger. Et je pense à l'Espagne du Sud, à la chaleur de ses paysages comme à la chaleur de ses gens, à leur extrême pauvreté aussi qui me les rendaient non pas pitoyables, dans le sens de mériter la pitié, mais pittoresques, dans le sens de motiver ma curiosité, pour cette dissemblance (non ce n'étaient pas mes semblables), dans la manière d'être comme dans l'habillement, tout étant plus simple et plus direct, la fraternité sans retenue, l'accueil chaleureux, l'extrême (cette parole revient parce que tout m'y semblait extrême) sensibilité comme mobilité du corps et de la pensée. Sans doute est-ce une Espagne qui n'a jamais existée, mais c'est l'image que j'en ai gardée et qui encore ravie le cœur de l'étranger. Eh bien, quand j'entre dans Le quatre vingt, c'est le nom du restaurant à Saint Mandé où je me trouvais, et je croyais alors n'avoir faim que de nourriture, il y a déjà beaucoup de monde attablé dedans. Et l'impression qui est la mienne est d'y entrer comme un étranger. Des lettres encadrées et placardées sur les murs qui sont pour moi comme pour tous ceux qui ne savent pas les lire de l'hébreu, mais peut-être aussi pour ceux qui savent les lire, c'est de l'hébreu. Et celui qui me fait asseoir avec bonhommie et gentillesse porte ce même signe distinctif sur la tête que les convives, une grande table pour une grande famille. Je suis ému. Il fallait que j'arrive en étranger à la famille pour que la famille m'émeuve comme jamais elle ne m'a émue. Sans doute le souvenir lointain d'en avoir eu une. Comme on peut l'avoir d'avoir été pauvre en Espagne, pauvre mais riche d'une famille. Bien sûr, je n'ai jamais été pauvre, bien sûr je n'ai jamais été riche d'une famille. Mais mes ancêtres eux? Et la nostalgie d'un temps révolu lui? Pas si révolu que ça a en croire l'ambiance fraternelle et chaleureuse qui règne en ces lieux. J'en ai les larmes aux yeux. Il ne faut pas que ça se voit. J'ai tellement dit. J'ai tellement médit sur la famille. Et voilà que j'en ai les larmes aux yeux quand je tombe nez à nez avec une vraie famille comme je pensais qu'il n'en existait plus. Sans doute est-ce parce que j'y suis étranger? Parce que je n'aimerais pas en connaître les misères du quotidien, comme je n'aurais pas aimé davantage connaître celle d'une lointaine Espagne que mes ancêtres d'ailleurs ont préféré quitter. Il y a des enfants qui crient. Et des paroles toutes bêtes qu'on s'échangent qu'en famille. Et cette bêtise et cette criaillerie me plait. C'est comme si tout d'un coup j'en percevais toute la banalité, toute la simplicité, qui fait qu'on s'y sente bien, qu'on ait  pas peur de l'autre, il est de la famille, et il raconte que des conneries mais qui font du bien au cœur. "Il ne faut pas rapporter sur ses cousins" dit l'homme à l'enfant. Et la femme d'ajouter: "Sinon ils voudront plus faire de bêtises avec toi". Ça pour le coup c'est pas des conneries. Il y a un homme plus âgée et aussi une femme plus âgée et en chaise roulante. Elle est de la fête elle aussi, car tout sent la fête de famille, je l'entends, c'est elle qui parle maintenant. "Elle est venue avec sa chaise" qu'elle dit. Non, peut-être qu'elle ne l'a pas dit, que j'en rajoute, mais elle aurait aussi bien pu le dire, car c'était dans l'ambiance, dans l'humeur du moment, avait le goût de la famille. Et moi qui ne le savais pas j'avais faim de famille, et bien que je n'eus le temps que de commander et de manger un seul plat, et sans rien boire avec, quand je sortis du Le quatre vingt, c'était écrit en grosses lettres dehors, je me sentis un peu ivre, c'était comme si j'avais bu tout mon saoul, et était rassasié, de contentement sans doute, de famille. 

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