Pas de discours d'école et ce qui me l'interdira c'est de ne pas parler de la liberté en général mais de la liberté et moi. Ce que je sais de la liberté si je m'en tiens à ma vie c'est que je ne me suis jamais senti libre que seul et par conséquent ne pense pas qu'on puisse l'être autrement, que l'on puisse être tous ensemble libre, ce qui serait que personne ne s'oblige envers personne, en quoi l'on serait aussi seul tous ensemble, autrement dit libre tous ensemble, aussi ce n'est pas je crois à cela non plus que l'on aspire tous ensemble mais à faire société et c'est là donc que le problème de la liberté se pose, ou dit autrement que la liberté de chacun fait problème. Le problème que pose la société est bien le problème de la liberté de l'homme. Il n'est que de voir en temps de guerre combien l'homme à qui il est commandé de tuer ne peut pas se soustraire à cet ordre qu'il reçoit de la société pour comprendre que la liberté ne procède pas de la société, n'est pas à considérer comme un acquis social, mais bien plutôt un acquis de l'homme contre la société, de l'homme qui voudrait en partie s'y soustraire, s'aménager son petit espace de liberté qui souvent en temps de paix est son espace privé car dans la vie publique il est plus astreint à se soumettre aux lois et règlements qui régissent cette vie publique qui est la vie en société. On ne peut ainsi pas souhaiter que les hommes deviennent et agissent tous comme des fonctionnaires, c'est-à-dire des agents de l'état, de l'état de cette société. Comme je n'ai vécu qu'en temps de paix j'ai pu apprécier comment fonctionnaient les fonctionnaires, que s'ils étaient au service du public ils ne l'étaient pas au nom de la liberté, pas plus que de l'égalité et de la fraternité, mais des lois et des règlements: "c'est la loi, c'est le règlement" voilà tout ce que je pouvais en attendre et si j'en appelais à leur humanité ils répondaient invariablement "la loi est la même pour tout le monde ou le règlement est le même pour tout le monde" ce qu'eux et moi savaient ne pas être vrai, comme, si je m'en tiens toujours à ma vie, j'ai pu aussi constater. Mais ils n'étaient pas plus libres en tant de paix qu'en temps de guerre le soldat qui reçoit l'ordre de tirer. Parce que tout autant que le soldat a cessé d'être un homme pour se mettre au service de la société le fonctionnaire a cessé d'être un homme pour se mettre au service de la société. Il n'y a cependant de liberté qu'humaine. La liberté ne tient qu'à l'homme ou inversement il n'y a que l'homme qui tienne à sa liberté. Pour la société elle pose problème et à travers elle c'est lui, l'homme, qui pose problème, parce qu'encore une fois la liberté est inhérente à l'homme et non pas à la société à laquelle il accepterait cependant de l'aliéner en partie et sous certaines conditions et c'est ces certaines conditions que l'on revendique à chaque fois que l'on croit revendiquer pour la liberté quand ce ne sont donc que les conditions de son aliénation: un salaire, des horaires, des congés payés … aussi pour l'illégal des papiers, pour la femme d'avorter, pour le couple de divorcer, et s'il est homosexuel de se marier. On peut dire aussi que la liberté a un prix ou comme il faut passer un pacte avec le diable, il faut ici en l'occurrence le passer avec la société pour se voir octroyer en échange un peu de cette liberté qui est ce que réclame le prisonnier. Reste à savoir si l'on est prisonnier malgré nous ou de notre plein gré d'une société qui nous octroie si chichement quelques libertés âprement sollicitées et maintes fois refusées, mais qui ne seraient en fait que les conditions de notre aliénation ou en échange de notre condition d'aliénés, entendez par là de soldats, de fonctionnaires, ou toutes autres catégories subalternes de prisonniers de la société. C'est que c'est un grand problème pour la société la liberté comme une des plus grande exigence dont l'homme puisse lui faire part. Elle préfère encore payer des salaires, verser des pensions, accorder des subventions, qu'accorder un peu de liberté aux misérables vies qui lui sont toutes assujetties. Et c'est pourquoi l'on parle encore de dignité perdue et de liberté vendue et que l'homme aimerait se retrouver dans la nature plutôt que dans la société oubliant qu'il aurait quitter l'une pour l'autre parce que la première lui était hostile et la seconde lui paraissait hospitalière. Il semblerait cependant que les choses aient évoluées depuis jusqu'à s'inverser: que la société lui soit devenue hostile et la nature hospitalière et que "lâché" dans la nature il s'y sente plus libre. Mais si j'ai commencé par dire que je ne me suis jamais senti libre que seul je n'ai pas dit que je me suis senti plus heureux pour autant. Si cette exigence de liberté est en l'homme il lui faut encore beaucoup de force, de cette force que peut-être il n'a plus, trop habitué qu'il est à marcher avec cette tutelle de la société il ne serait plus marcher tout seul, j'en ai bien peur en tout cas car cette liberté qui nous est toute naturelle il nous faut après la payer cher. Enfin, et pour tout dire qui ne soit pas seulement parler de la liberté sinon de la liberté et moi car on en parle trop comme d'une chose abstraite et séparée de nous les hommes qui la souffrons autant que nous la vivons je dirais que de retour de Nouvelle Calédonie, et je venais d'avoir dix huit ans, je m'étonnais d'entendre en France tout le monde crier après la liberté car je me disais alors qu'ils ne savaient pas ce que c'était la liberté, que s'ils avaient connu la liberté peut-être qu'ils ne crieraient pas tant après elle, et c'est que je ne savais pas encore, comme sans doute ils ne le savent toujours pas, que ce après quoi ils criaient c'était après une liberté surveillée, toujours garante de leur sécurité, quand en Nouvelle Calédonie livré à moi même et aux autres j'en avais souffert de cette trop grande liberté parce que trop seul et trop exposé et trop peu surveillé par ceux à qui alors incombait ma surveillance, ma protection, et qui l'avaient si mal assurée, contribuant ainsi à ce que s'installe en moi cette peur de l'autre qui est une peur animale et qui ne me lâchera plus comme aussi sans doute et paradoxalement le goût d'une vie trop sauvage et trop libre mais que l'on dit dans le pays des libertés une vie asociale quand c'est une vie authentiquement libre, la liberté en son état pur pour ne pas dire brute, pas une liberté de civilisé, sous surveillance et protection légitime et concourant cependant à l'épanouissement de l'homme, espèce protégée, ce dont je n'ai pu alors bénéficier d'où mon amour limité et mitigé de la liberté.
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