J'entends le bonheur. La langue du bonheur est la plus difficile à traduire qu'il soit c'est pourquoi les poètes du bonheur sont peu nombreux. Je pense néanmoins à Feuilles d'herbe de Walt Whitman. Ce n'est pas un bonheur criard. Ce n'est pas un bonheur béat. C'est le bonheur du vieux barde. Il y en a un autre encore qui me vient à l'esprit et c'est un bonheur encore plus ténu, comme entre les lignes, comme en sourdine, il est français celui-là, je l'ai tenu récemment entre mes mains, c'est Jean Follain. Mais il est plus rare encore de le sentir non pas en soi mais hors de soi, c'est-à-dire de l'entendre. Ça va bien, dit cette dame en sortant de sa voiture, et c'est qu'elle vient rendre visite, sûrement à de la famille, et dans sa voix j'ai cru entendre la langue du bonheur, la presque imperceptible voix du bonheur. Je continue un peu plus loin dans la rue où je marche et d'habitude ne vois que des gens au visage maussade et gris mais voilà qu'ils se font un petit salut en se croisant, est-ce bien l'arrivée du printemps qui s'entend ou est-ce que j'ai un peu de fièvre. Hier, j'ai pris froid, et aujourd'hui après une sale nuit je suis à deux dolipranes mille. Je crois rêvé. Et verrais un monde métamorphosé. Un couple de joggers, l'homme et la femme, la femme qui suit, l'homme qui l'attend, car je sens que son pas se veut un peu plus lent, et la femme le sait, le sent, c'est dans son contentement. Ils parlent aussi la langue du bonheur et l'ignorent cependant. Nous sommes combien à l'ignorer. Le malheur c'est un vent violent, hurlant. Mais le bonheur vous frôle en passant. Ces gens à la terrasse du café que je dépasse maintenant respire l'air du temps, tandis que d'autres vont flânant. Il y a dans tout ça comme un air de vacances ou d'insouciance. Les mots ne sont jamais faciles à trouver pour cette langue impossible à parler et les traducteurs savent tout ce qui se perd à passer d'une langue à une autre, mais parmi eux aucun n'aurait la prétention de traduire le bonheur en mots de tout les jours, et c'est alors comme s'il n'existait pas, pourtant parfois comme aujourd'hui on croit l'entendre ou se prend à rêver qu'il existe ici et maintenant, car bien sûr il n'est pas éternel.
CITATIONS
Le féminin autant que le masculin fait mon chant/… / L'homme moderne fait mon chant. Walt Whitman
mais les chiens hurlent sur les routes/ "taisez-vous" leur crient les hommes/ qui rentrent sans s'attarder/ car l'heure de manger et boire a sonné à tous les clochers Jean Follain
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