Il ne savait pas ce qu'était la littérature. Il ne le savait pas davantage que des millions de lecteurs. Comme des millions de lecteurs il lisait des écrivains qui ne faisaient pas de la littérature. Comme des millions de lecteurs parce qu'il lisait il croyait aimer la littérature, mais comme des millions de lecteurs il n'avait pas lu Proust, pas plus que Joyce ou Faulkner ou Juan Benet ou très peu d'autres qui n'étaient pas que des écrivains et qui faisaient de la littérature. Ce n'était pas qu'il fallut selon lui classer toute grande œuvre comme de la littérature mais qu'entre autres le travail sur la langue n'était pas ce qui retenait le lecteur ordinaire au nombre desquels il pouvait se compter: tout ce qu'ils attendaient c'est qu'on leur raconte une histoire et de la façon la plus simple qui soit. Pourtant seul la littérature serait de l'art, le reste serait de l'écriture et c'est en cela qu'il disait que tout le monde pouvait être écrivain, et il voulait dire par là que tout le monde pouvait écrire. Mais faire de la littérature c'était à l'en croire une autre paire de manche. C'est pourquoi pour lui et ses semblables le cinéma pouvait facilement remplacer le roman en cela qu'il racontait aussi une histoire; et que l'on pouvait constater une baisse considérable du nombre de lecteurs depuis que les moyens audio-visuels mis à la disposition de tout un chacun offraient des diversions nombreuses où l'image remplaçait souvent la parole mais aussi leur parlait tout autant comme une mère conteuse parle à ses enfants. Parmi eux cependant seuls ceux qui avaient goûté à la littérature, pour qui le goût de la langue pouvait l'emporter sur l'histoire comme le texte sur l'image, et c'était une minorité, continueraient à lire. Il serait faux alors de dire, comme il l'entendait trop souvent, que les autres étaient des analphabètes ou ne savaient pas lire quand ils ne savaient simplement pas apprécier la littérature qui seul aurait pu faire qu'ils ne cessent jamais de lire. Cette distinction qu'il faisait il la faisait non pas pour que comme l'on parle de grossiers personnages l'on parle de lecteurs grossiers auxquels il faudrait préférer un lecteur distingué, mais plutôt pour que l'on comprenne mieux ce qui passait pour une désertion du lecteur et cette croissance de la production des livres auquel répondrait une décroissance du nombre des lecteurs. C'est que les livres produits s'adressaient à cette grosse majorité qui ne cessait de décroitre tandis que perdurerait (dans le temps) la minorité de ceux que l'on rangeait aussi à défaut de mieux dans la catégorie de lecteurs, de la même façon qu'on ne distinguait pas parmi les écrivains ceux qui faisaient de la littérature et ceux qui se contentaient d'écrire, croyant ainsi et également que tous les lecteurs se contentaient de lire alors que certains ne feraient pas que de lire dans le sens ordinaire du terme mais en fin gourmets apprécieraient aussi dans ce qu'ils lisaient ce qu'il y avait de littérature, on oublierait donc que leur nombre constant ne baissait pas, voire même était en augmentation si l'on considérait le nombre de lettrés que les universités continuaient à produire, et il ne serait pas étonnant alors que l'on en trouva parmi les chômeurs parce qu'ils n'allaient pas tous grossir les rangs des intellectuels, d'autant que les intellectuels dans une société en crise avait plus que jamais tendance à les serrer les rangs. Qui pourrait encore se targuer de lire des grands noms de la littérature si l'on n'avait pas élevé (toujours dans la méconnaissance de cette distinction qu'il faisait) au rang de grands écrivains des écrivains qui ne faisaient qu'écrire, ce que lui et les siens qui ne faisaient que lire ne pourraient cependant pas leur reprocher, bien au contraire. Pourtant tout le mal, si mal il y avait, procéderait selon lui de cette engouement, voire de ce dictat d'une littérature qui ne serait plus qu'une écriture dénuée de littérature, la voulant sauver par le nombre quand elle ne le serait que par une minorité éclairée, pour motif qu'aux yeux de ceux n'ayant pas ces lumières, ne bénéficiant pas de cet éclairage, elle serait proprement illisible, parce que de la même façon qu'il ne suffirait pas de savoir écrire il ne suffirait pas de savoir lire. C'était effectivement trop d'exigence ou pousser le bouchon un peu trop loin pour que le poisson morde à l'appât, ce poisson qui n'était pas trop difficile à pécher quoiqu'on s'étonna qu'il y en eu de moins en moins comme il y en a de moins en moins dans les mers polluées (toujours un problème de surproduction et de surconsommation).
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