samedi 23 mars 2024

Le sacrifice


Il n'était pas ce petit morveux qui dirait à ses parents: "je vous déteste" sans comprendre vraiment ce qu'il voulait dire par là, mais il les détestait bien pour ces deux phrases qu'il se rappelait d'eux. Était donc sauf ce sentiment filial qui porte tout enfant à aimer ses parents tandis que sa détestation porterait exclusivement sur le plan intellectuel: il détestait son père pour avoir dit: " c'est le petit effort de tous les jours qui compte" que sa mère avait repris après sa mort et à son avantage en parlant " des petits plaisirs de la vie". Ainsi pour l'un la vie serait faite de petits efforts tandis que pour l'autre la vie serait faite de petits plaisirs. Autant dire qu'ils n'avaient rien compris à la vie. Ce qu'ils avaient connu c'étaient Sartre et Camus, le néant, l'étranger, l'absurde, la perte de sens. Et cet enfant terrible qui discréditait ses parents qu'avait-il connu lui sinon le fanatisme, le terrorisme. Voilà ce qu'ils pourraient lui rétorquer surtout s'ils connaissaient le fond de sa pensée, surtout s'ils entendaient ce qu'il leur disait ou plutôt ce qu'il ne leur avait jamais dit parce que cela aurait sonner comme un reproche et c'est qu'ils avaient perdu le sens de la vie parce qu'ils avaient perdu le sens du sacrifice. Il les traiterait même de tricheurs, c'était même tricher avec la vie que de vouloir s'épargner au lieu de se dispenser totalement, de se livrer intégralement, corps et âme. Ils auraient manqué de grandeurs mais ils ne se trompaient pas alors ses parents quand ils lui disaient: " tu méprises tes parents" mais c'était un mépris intellectuel qu'il n'était pas arriver encore à penser, à exprimer, seulement à éprouver, suffisamment cependant pour qu'ils le ressentent et lui reprochent, lui livrant ainsi une guerre perpétuelle, le désavouant, le répudiant. Il lui fallait reconnaître maintenant qu'ils n'avaient pas eus tort: il les avait toujours aimés mais ils les avaient aussi toujours détestés. C'étaient rien que de petits tricheurs, rien que de petits menteurs, mais surtout des donneurs de leçons qui n'avaient rien compris à la vie, à ce que la vie exigeait d'eux et ce n'était pas les petits efforts comme ce n'était pas non plus les petits plaisirs qu'elle dispensait ou qui pouvait la remplir, remplir une vie. Et qu'elle lui paraissait vide leur vie et comme il comprenait bien qu'en disant cela il faisait le procès d'une génération qui ayant proclamée la mort de Dieu croyait par la même occasion s'être débarrassés de toute idée de sacrifice quand c'était ce qui présidait à toute vie fusse t-elle seulement celle de la nature mais encore davantage celle de l'homme en société. Sacrifice pour les enfants, sacrifice pour les vieillards, sacrifice pour les malades, sacrifice de l'homme pour la femme qu'il aime, sacrifice de la femme pour l'enfant qui va naître, sacrifice pour sauver qui est en péril, sacrifice... sacrifice...; et l'amour plus que petits plaisirs n'est-il pas la forme ultime du sacrifice. On dirait qu'il prêche, qu'il revient à la religion, mais la religion n'est-elle pas la plus ancienne forme de pensée et celle qui s'inscrit dans la nature dont l'homme par son intelligence croit s'être éloigné au point de s'en abstraire, de se dispenser de la suivre, de croire pouvoir régner au-delà de son règne. Peut importe les noms: Dieu ou religion ou nature ou sacrifice c'est toujours de l'homme et de sa vie qu'il s'agit, du sens de la vie de l'homme qui est sens du sacrifice. A qui dira "C'est pour ma fille que je fais ça" aujourd'hui on rétorquera: " elle a bon dos ta fille, c'est pour toi que tu le fais". On se croira malin en lui disant ça, qu'on a démasqué un hypocrite et sans doute l'est-il, mais si il l'est il triche avec la vie, avec le sens de la vie qui est sacrifice; et s'il ne l'est pas et qu'on ne le croit pas c'est qu'on n'est plus capable de croire en une vie qui soit à la hauteur du sacrifice, en une vie qui est un sens, en une vie qui soit une vie et pas une existence de chien, car le chien ne sait pas pourquoi il vit et il meurt tandis que même si l'on a une existence de chien de le savoir est ce qui nous rend humain, que la vie est sacrifice pas petits efforts de merde, pas petits plaisirs de merde, sacrifice tout court. Il s'enflammait en disant cela comme un fanatique, comme un terroriste, pourrait s'enflammer, et je le dis parce que c'est ce qu'on dirait de lui en un siècle où l'on rejette autant la mort que l'idée de sacrifice quand ce dernier est lié à la vie et non à la mort ou quand les deux sont liés, indéfectiblement liés, mais que l'on voudrait se séparer de l'un comme l'on voudrait se séparer de la nature, de notre propre nature qui est mortelle, pour une vie artificielle qui serait immortelle et faites de petits efforts et de petits plaisirs. Lui il voulait jouir et mourir. Son frère sans doute par réaction était passé à fachiste et bien lui il aurait dû passer à communiste, les deux s'écartant ainsi de ce socialisme des petits efforts et des petits plaisirs, de ce socialisme bourgeois, petit et médiocre, plus conservateur que révolutionnaire, qui disait vouloir changer les choses et qui ne changerait rien, n'élèverait rien mais abaisserait tout. Il exécrait le parti de ses parents, de la génération de ses parents qui l'avaient amené au pouvoir et qui était le parti des petits efforts de tous les jours comme des petits plaisirs de tous les jours, rien de transcendant, rien à quoi l'homme aspire, rien qui ne fasse rêver, comme la grisaille du quotidien, pas le moindre espoir ou rayon de soleil, pas le moindre petit coin de ciel bleu, pas le moindre petit paradis sur terre ni au ciel, pas étonnant que les gens soit moroses, qu'après avoir perdu le sens de la vie ils aient perdu goût à la vie; plus de grandes causes, plus que de petites choses à payer pour un bonheur bon marché, un bonheur qu'on pourrait acheter. Et il ne ferait pas la différence entre les partisans du "c'est gratuit", "c'est gratuit c'est gratuit c'est gratuit" disait son ami comme pour s'en moquer, mais son ami était du genre retour sur investissement et la vie ce n'était pas gratuit et la vie ce n'était pas non plus un retour sur investissement: on donnait tout et on perdait tout; pour lui ils avaient tous perdus le sens de la vie qui était le sens du sacrifice. Dix ans d'amour pour Luisa qui ne le méritait pas, qui n'en valait pas la peine, qui n'avait pas été à la hauteur de cet amour et c'était encore voir les choses en petit, en médiocre, que de penser que c'était dix années de perdues, car jamais il n'avait été aussi grand que porté par cet amour au sacrifice et sans doute aurait-il fallu lui sacrifier toute une vie à Luisa, non, lui non plus n'avait pas été à la hauteur de cet amour, parce qu'il avait cessé d'être grand, d'être porté par cet amour comme de la porter à elle par cet amour qu'il lui portait, de tout lui sacrifier à cet amour, qu'elle était tombée de son piédestal et lui avec, et leur amour avec, et cela pour s'être rendu à cette conception médiocre de la vie et de l'amour qui n'impliquait pas le sacrifice, mais le retour sur investissement, parce qu'il était revenu à ce monde médiocre et terre à terre qui était le sien et qu'on disait être le monde de l'homme, oui mais d'un homme à qui on aurait ôter le cœur et l'esprit pour ne pas dire l'âme, car il est mal aujourd'hui de dire l'âme comme si l'homme avait une âme quand on préfère le rabaisser à l'état de bête. Son frère était un con de fachiste, eh bien lui il aurait dû être un con de communiste, tout plutôt que ce rationalisme (ce rationalisme plus que ce matérialisme qui n'est pas lui dépourvu de grandeur, d'esprit de sacrifice), tout plutôt que ce rationalisme de la mesure, que ce rationalisme qui à force de tout mesurer rend tout plus petit, comme à sa mesure, comme pour pouvoir être mesuré par lui, être assujetti par lui, tomber sous son poids et mesures. Cela n'est pas donner de la grandeur à l'homme c'est ne pas lui en ôter car il dirait non pas Dieu est grand ou Allah est grand mais l'homme est grand, il le dirait à tous ces réducteurs de têtes s'il n'était pas lui-même si petit, si on n'avait pas déjà opéré sur lui cette ablation qui est ablation du cerveau pour ne lui laisser que ce corps, ce corps de tous les appétits qu'on revalorisait tant et pour cause: c'était le corps des petits efforts et des petits plaisirs.

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