On oublie trop l'homme. Et tout ce qui peut en être dit n'est pas retenu. L'homme dans sa singularité. L'homme dans son individualité. Il ne semble pas compter. L'homme-masse par contre comme l'a appelé Ortega et Gasset semble retenir toute l'attention. Ce serait lui qui ferait société. Cette société de consommation production. Cette société de masse. Aussi quand Ortegat et Gasset lui-même en parle de cet homme dans sa singularité, de cet homme dans son individualité, et parce que l'homme-masse a prit toute la place, on ne retient pas ce qu'il en dit. Eh bien, Ortega et Gasset dit textuellement que si le tigre ne peut pas cesser d'être tigre l'homme peut cesser d'être humain. Quand ce que l'on entend habituellement s'adresse plutôt non pas à l'homme dans son individualité mais dans sa globalité, à l'homme faisant société, que cette société si l'on n'y faisait pas gaffe (si l'on continuait à lui taper dessus comme on lui tape dessus) elle pourrait cesser d'être, parce qu'elle n'existerait pas elle non plus comme le tigre est tigre mais comme l'homme est homme, par un effort pour l'être et le demeurer. Je craindrais cependant davantage pour l'homme que pour la société, la société ayant pour élément constitutif les institutions tandis que ce qui fait l'homme est autrement plus sensible et moins figé, ce qui fait que l'homme est l'homme c'est sa pensée; or c'est cette pensée qui selon Ortega et Gasset n'est pas donnée à l'homme comme est donné au tigre d'être tigre, cette pensée qui toujours selon lui aurait émergée et se serait forgée petit à petit grâce à une discipline, à une culture, à un effort soutenu et millénaire, qui pourrait par conséquent du jour au lendemain être réduite à néant. Il y aurait des régressions possibles de l'homme comme l'histoire en a été témoin, des retours à l'état de barbarie, d'animalité, où l'on est en droit de se demander si cet homme était encore un homme, s'il raisonnait, s'il pensait encore, quand penser selon Ortega et Gasset n'est pas une mince affaire: "l'homme n'est jamais sûr de pouvoir exercer sa pensée, j'entends d'une façon adéquate; et ce n'est que parce qu'elle est adéquate qu'elle peut se dire pensée". Cependant les sociologues qui ont pris le pas sur les philosophes se sont ainsi détournés de cet homme dans sa singularité, de cet homme dans son individualité, et par conséquent dans sa pensée. Que cet homme ne pense plus il pourrait alors qu'on tarde trop à le remarquer, d'autant que cela pourrait profiter à certains qui se chargerait de penser pour lui, et pas forcément des esprits éclairés ou bienveillants. C'est en cela qu'il est important que chaque homme soit appelé à rester un homme, que chaque homme soit appelé à ne pas cesser de penser par lui-même, c'est-à-dire en se défaisant de toute cette presse, de tout cet état d'urgence et de consommation, de toutes les sollicitations de la société elle-même, de toute cette course à la consommation, de toute cette peur générée par une société sécuritaire, sinon il rejoindra l'état d'animalité dont il lui aurait tellement coûté de sortir. Pour bien comprendre cela il faut encore savoir qu'Ortega et Gasset est parti de l'observation d'un primate dans un zoo: " constamment en état d'alerte, en perpétuelle inquiétude, regardant, écoutant, tous les signaux qui lui parviennent, prêtant sans répit attention à son entourage, comme craignant que de lui n'arrive le danger auquel il se verra obligé de répondre automatiquement (autant dire sans réfléchir) par la fuite ou en mordant". Ce serait alors parce que l'homme s'est défait de tout cela, parce qu'il a pu rentrer en lui-même, qu'a pu germer en l'homme la pensée, cette pensée qui le distinguerait des animaux, cette pensée qui lui permettrait d'agir sur son milieu plutôt que d'être agi par ce milieu. Or il ne faudrait pas que la société par tout son artifice et faisant comme sur l'homme lieu de seconde nature ne lui permette pas plus que la nature n'a permis à l'animal de s'en soustraire de se soustraire de la société et de penser par lui-même. Il n'y a de pensée qui ne soit individuelle, singulière; pour le reste on ne peut parler que de conditionnement et le conditionnement est emprise de la société sur l'homme qu'on pourrait craindre être ou devenir aussi forte que celle de la nature sur l'animal l'empêchant de s'y soustraire. Prôner le retour à l'homme ne peut donc pas s'adresser à l'homme-masse ou à l'homme considéré dans sa globalité, pas plus que dans sa pluralité, sinon dans sa singularité, dans son individualité, c'est le retour en lui-même, en sa réflexivité, le retour à l'homme.
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