samedi 10 février 2024

La remarque


j'avais trouvé cette remarque intéressante et sans doute pour cela l'ai-je retenue bien que sur le moment je ne sache pas pourquoi. Je me trouvai alors chez un ami pour une après midi d'échecs. Nous étions quatre retraités et discutions sur le temps que chacun allouait régulièrement à ce noble jeu, qu'il s'y exerçait, quand notre hôte déclara que toute sa matinée était consacrée à la lecture de divers journaux, un autre de ses amis manifesta alors son étonnement: il y avait un bout de temps qu'il ne lisait plus le journal, sans doute depuis qu'il était à la retraite. C'est qu'à la retraite on prend un peu le large avec la société. C'est comme si l'homme se serait acquitté vis à vis d'elle de sa charge de travail et par là même qu'il s'en serait affranchi, alors dans le même temps il n'est pas impossible que certains s'en désintéressent tandis que d'autres feraient au contraire tout pour s'y accrocher, d'où par exemple cette lecture assidue des journaux; et les "vieux" en général ne sont-ils pas les plus occupés de politique. Quant à moi pour qui l'heure de la retraite avait sonnée comme l'heure de l'affranchissement si je ne lisais pas les journaux je passais le plus clair de mon temps à lire des ouvrages sinon de mon époque du moins de ceux qui, si même d'une autre époque que la mienne, avaient été plus que moi en prise avec la société qui d'ailleurs en contrepartie leur reconnue le statut d'auteurs. Le parti de la nature qui devrait être le seul parti de l'homme affranchi de la société n'était donc pas non plus le mien et bien que depuis longtemps (sans doute depuis que j'étais à la retraite) je songeais à m'éloigner des villes pour vivre dans un coin reculé et isolé où la seule présence de quelques arbres et de la mer me consolerait de ma vie passée, j'étais encore là où le travail m'avait amené à être et ceci alors qu'il y avait longtemps que je ne travaillais plus. C'est que le travail bien qu'il soit de moins en moins partagé entre les hommes, que certains le thésaurisent comme ils thésaurisent l'argent, tandis que d'autres de l'un comme de l'autre se voient privés, est encore ce qui amène les hommes à faire société, société certes où les uns peuvent être traités en esclaves et les autres en maîtres, mais sans doute principe et fin de la société. Il me suffit pour cela de considérer le mal et l'artifice que se donnent et dont jouent tous ceux qui ne travaillent plus pour ne pas s'en sentir exclus. Et cet homme qui ne ressentait plus la nécessité de lire les journaux me semblait bien le plus libre d'entre nous. Avait-il une femme cependant qu'il ne le serait pas entièrement. On dit à ce propos deux choses contraires: on dit la société des hommes mais l'on dit aussi que c'est la femme qui rend l'homme social, et je veux bien le croire si je considère le plus social de mes amis comme le moins social, mais celui qui ne lisait plus les journaux avait encore une femme et qui sait si des enfants de cette femme, car je crois que la société commence par là. Oui, je crois que c'est d'abord la société des hommes (pour ne pas dire des femmes) que l'homme recherche et cette société donc pour autant qu'elle reste humaine, car c'est en ce qu'elle a de moins humain qu'on s'éloigne le plus, aussi si l'homme s'éloigne du travail c'est parce que le travail devient de moins en moins humain, c'est-à-dire propre à l'homme, et il est par là le premier signe d'une société qui se porte mal, qui se porte mal parce qu'elle se porte mal avec l'homme. 

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