Lui même donnait dans la critique de la société, de sa justice ou plutôt de ses injustices, des injustices de la justice, des faits ou plutôt des méfaits de la police; mais à vrai dire s'il lui fallait considérer sa seule vie il lui faudrait aussi avouer n'avoir souffert de rien de tout cela: pas de la société, pas de sa justice, pas de sa police. Comme beaucoup d'entre nous il n'avait jamais eu affaire à eux, par contre la vie n'aurait pas été tendre pour lui pour autant. Il fallait donc entendre que sur tout ce que portait nos efforts: la société, sa justice, sa police, serait sans incident sur une vie qui semblait se dérouler en-deçà des institutions puisque tout le bien comme tout le mal qui avait pu lui être fait lui avait été fait en dehors des institutions. S'il devait prendre un symbole ce serait celui de la cour d'école: " tu vas voir ta gueule à la récrée". L'école serait la société, les institutions, sa justice, sa police; mais il y aurait la récrée. Il imaginait une immense cour d'école à l'échelle d'une nation, voire de la planète, où la plupart des différents se règleraient, qui grouillerait de conflits, de mauvais traitements, d'injustices en tout genre; mais au coup de sifflet du maitre tout le monde se mettrait en rang pour souffrir en silence les quelques heures d'école, cette société où il fallait bien entrer, se montrer différent, jouer un rôle. Là il y avait un premier de classe, des distinctions, des devoirs, c'était la société dans toute son exemplarité. Mais sa vie à lui n'avait pas été la société. Mais qui pourrait dire que sa vie à lui avait été la société. La plupart aurait eu comme lui qu'une vie de cour d'école, plus habitués aux querelles, à la chamaillerie, qu'aux distinctions et aux devoirs. Non, ils n'avaient pas quitté la cour d'école d'où toutes ces humiliations, ce brouhaha où l'on ne pouvait pas s'entendre, les brutalités sans nom dans le geste comme dans le verbe, l'agitation fébrile, stérile, motivée par tout sauf par la raison, les jeux bêtes et méchants... Et il en passait et toute sa vie pourrait y passer, comment pouvait-il encore parler de la société, de sa justice, de sa police, comment pouvait-il le faire en regard de la cour d'école et non en regard de l'école qui elle seule était la société, cette société qu'on parlait sans cesse de réformer et dont aucune réforme ne changerait sa vie comme celle de ceux qui n'avaient jamais quitté la cour d'école en dehors de ces quelques heures d'instruction obligatoire, histoire de savoir de quoi on parlait quand on parlait de société, histoire aussi de leur faire entendre qu'ils étaient entrés définitivement dans la société, mais lui désormais le savait, c'était un leurre, la société comptait peu d'élus et c'était pour eux qu'ils allaient voter avant d'être lâchés dans la cour d'école.
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