lundi 5 février 2024

Histoire d'un tatouage


il se disait qu'il n'était pas bon de ne pas sentir le tissu social lui coller à la peau, et de si près en sentir la chaleur humaine le réchauffer en l'enserrant, que c'était peut-être cela qui lui avait toujours manqué, qu'il ne se serait pas senti si différent et aussi si indifférent, que tout ce qui n'était pas lui ne lui serait pas apparu si mauvais, qu'il n'aurait pas pu penser autrement que comme les gens pensaient, qu'il se serait mieux accommoder de leurs pensées, qu'il aurait fait comme eux parce qu'il n'aurait pas été différent d'eux, qu'il les aurait toujours senti comme collés à sa peau, ne faisant qu'un avec son corps comme avec sa pensée, et que quand ils auraient agis il n'aurait pas pu lui ne pas agir, qu'il n'aurait pas chercher toujours à les fuir, qu'il n'aurait pas pu vivre sans eux quand il ne pouvait pas vivre avec eux; il y avait dû y avoir par le passé des gens ainsi fait, ces ancêtres sans doute s'étaient-ils sentis plus liés les uns aux autres. Pour ses ancêtres l'autre n'aurait pas été un loup, car quand on dit l'homme est un loup pour l'homme c'est l'homme qui dit cela d'un autre homme, en pensant à un autre homme que lui-même, or cela ne leur aurait pas traversé l'esprit à ses ancêtres que l'homme pu être un loup pour l'homme car il leur aurait fallu alors se considérer eux-mêmes comme des loups, comme une meute de loups, or ils avaient une plus haute idée d'eux-mêmes aussi de l'homme, et ce dût être alors l'époque des plus beaux sacrifices où la vie des uns ne comptaient pas tant ou pas tant que si elle ne comptait pour les autres et avec les autres. 

Que restait-il une fois perdu tout ça que d'assez indéfinissable il fallait le reconnaître pour quelqu'un comme lui qui était ce que ses ancêtres étaient devenus en la génération qui était la sienne, un certain malaise sans doute que l'on pourrait nommer sans trop hésiter un malaise social bien que ressenti de façon très diffuse et très personnelle, comme celui de porter un vêtement trop ample, de flotter dedans comme dans le vide quand à l'ère spatiale tout le monde n'était cependant pas cosmonaute, capable de marcher dans un monde lunaire ou d'être lâché dans l'espace interstellaire. Il lui fallait se ressaisir, se ressaisir en permanence, car il ne se sentait plus tenu par rien ni par personne. Il lui avait manqué tous les éléments humains, tous les maillons de la chaîne du tissu social, qui sait si déjà fort distendu pour les siens. Sur sa peau on n'aurait pas pu trouver d'empreinte sociale et il pensait à l'artifice de ces tatouages que les jeunes se faisaient et les comprenait mieux maintenant, oui il comprenait enfin que plus ou moins inconsciemment ce fut la recherche d'un temps perdu et retrouvé où le tissu social collait si bien à la peau qu'il y laissait son empreinte et qu'il ne fut pas alors besoin non plus de tatouages. 

Bernard son frère s'était fait des tatouages. Bernard avait toujours ressenti les choses plus fortement que lui et sa façon de les exprimer avait donc été ces tatouages qu'il s'était fait sur tout le corps, et c'était sans doute le premier de la lignée à se tatouer, jusqu'à Bernard cela n'avait donc pas été nécessaire, mais Bernard le premier en avait ressenti la nécessité vitale, celle du tissu social, de son empreinte, de l'impossibilité de vivre sans la peau, qui ne serait pas seulement sa peau à lui mais celle du tissu social, car la peau est un tissu qui ne s'arrêterait pas à nous, et c'est ça que Bernard avait éprouvé dans sa chair pour lui avoir aussi manqué sa chaleur humaine, celle du tissu social, et c'est ça encore que les parents qui lui avaient alors fait brûler les tatouages n'avaient pas compris: on avait mis Bernard l'hérétique sur le bûcher et lui avait brûlé la peau, le tissu social qu'il aurait tenté à sa façon aussi puérile qu'instinctive de reconstituer on lui aurait brûlé. On lui avait aseptisé, on aseptisait tout, on aseptisait les gens, l'aseptique, le neutre, était de rigueur. La vie avait changé et la société avec. On voulait une vie (comme une société) sans odeurs, sans couleurs (n 'est-ce pas ce qu'on dit de l'argent), comme une peau blanche, cadavérique, une peau qui ne respire plus, une peau d'où rien ne transpire, une peau morte, quand le tissu social serait vivant, aurait été vivant et luisant et sauvage comme un tatouage.

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