vendredi 4 août 2023

Les perdants


Il avait un faible pour les perdants, sans doute se reconnaissait il en eux, et bien qu'il admira les gagnants cette admiration n'était pas si poignante et relevait, il le savait, moins d'eux mêmes que de leur réussite, ce qu'il admirait en eux c'est ce que tous l'on admire en eux: la réussite, seulement il n'était pas dupe, l'admiration pour la personne revenait aux perdants. Il comprenait qu'ils étaient comme deux apprentissages ou expériences de la vie qu'on pourrait dire contraires mais qui coexistaient souvent en un seul homme qui auraient plus ou moins de réussites comme d'échecs dans la vie. Cet homme moyen comme on l'appelait ou médiocre comme on le dénigrait était cependant l'homme expérimenté par excellence, car rien ne lui aurait été épargné, pas même les victoires, et, bien sûr, ce qui d'après lui avait un goût plus amer: les défaites. L'homme faisait donc l'apprentissage de la vie et donnait comme négatif ou raté ce en quoi il échouait; quand pensez cela, et beaucoup le pensait, c'était à peu près comme avoir une conception négative de la vie et de soi-même. Comme il cherchait la raison qui pouvait lui faire tant aimer les perdants il comprit qu'il préfèrerait plutôt que de parler d'apprentissage ou d'expérience négative parler d'apprentissage ou d'expérience en creux, car ce qu'il aimait voir en ces hommes c'était combien la vie les avait creuser; cette ouvrage qui passait pour l'ouvrage du temps était bien celui qu'ils avaient contracté pendant ce même laps de temps où le visage impeccablement lisse et argenté des gagnants ne laissait rien montrer, et c'était qu'il n'avait rien à montrer. Mais il ne fallait pas s'y tromper: un visage travaillé montrait qu'il avait été travaillé et non ce par quoi il avait été travaillé, qu'un esprit réducteur pourrait réduire au travail, bien que l'on n'en compta pas beaucoup parmi les travailleurs d'esprits insouciants et libres, d'à la peau lisse et argenté, voire dorée. Mais quels qu'ils fussent il n'en aimerait pas moins ces visages qui avait quelque chose à raconter, ces visages à la fois muets et expressifs où il pouvait lire toute la souffrance du monde, toutes ses injustices, toutes ses imperfections, un aveu d'impuissance et de désarroi, le trouble du vécu, la marque du vécu, les stigmates du vécu, la perte, l'inabouti. Enfin, il l'avait dit: tout ce qui creuse, dans cette matière brute qu'est l'homme, un visage, et ce visage, du moins dans ce qu'il avait d'aimable, avait beaucoup du visage du perdant.

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