Il y a une radicale impossibilité pour l'homme d'être la société qui est néanmoins ce vers quoi il tend. Cette radicale impossibilité tient à l'existence de l'homme plus qu'à celle de la société. L'existence d'une société idéale n'en ferait pas moins qu'elle n'existerait pour l'homme que si l'homme existe. La société n'existe pour l'homme que si l'homme existe. S'il n'est plus elle n'est plus pour lui. Il n'est donc pas la société et la société n'est pas l'homme. Ils ont chacun une existence indépendante. Une vie et une mort indépendante. Elle n'est pas la réalité. A qui lui reproche de ne pas connaître cette réalité dans laquelle il vit qui serait la société il pourrait répondre: l'homme n'est-il pas réel ? Y a t-il d'autres réalités en dehors de moi qui ne cesseraient pas d'exister si je cessais d'exister ? Mais ce n'est pas seulement de rester dans sa chambre sans bouger que l'homme ne peut pas (Pascal) mais seul dans sa chambre, et c'est en quoi, sans chercher d'autres justificatifs à cela (Rousseau et le Contrat Social), l'homme tend à être en société. Mais s'il tend à il n'y parvint jamais tout à fait. On pourrait dire qu'il y a un hiatus entre lui et la société. Et c'est ce hiatus que la société voudrait oblitérer. Thoreau ouvrait son ouvrage La désobéissance civile en disant: "J'accepte de tout cœur la devise suivante: "Le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins". Nombreux sont ceux qui à l'image de Thoreau ne voudraient pas trop d'ingérence de l'état (forme actuelle de société étatisée) dans ce qu'ils appellent leur vie privée et ce n'est pas qu'ils rejettent la société mais qu'ils marquent la différence: il y a eux et il y a la société, et si toujours ils tendront vers la société jamais ils ne voudront être la société. Il n'y a pas tant opposition que disjonction, pour l'homme radicale impossibilité d'être la société.
Pour Thoreau qui est aussi l'auteur de Walden ou la Vie dans les bois la réalité de l'homme ne s'arrêterait pas à la société, l'homme ne vivrait pas que dans la société, il pouvait vivre aussi dans les bois; on peut le prendre ainsi sous le ton de la plaisanterie mais c'est plus sérieusement dire que l'homme vit d'abord dans la nature, c'est-à-dire sur terre, sur terre où là vie doit être rendue possible à l'homme, où les conditions de son existence sont les conditions qu'il partage avec la fourmi, l'abeille, le rat ... qui s'ils font aussi société ne font pas société avec lui. C'est que l'homme fait société à part. Et Thoreau est cet homme (et nombreux sont ceux qui aujourd'hui et tardivement veulent le rejoindre) qui ne veut pas faire société à part. Mais Thoreau est surtout l'homme seul (et indépendant ou revendiquant cette indépendance de l'être, solitude et indépendance ontologique) qui en touchant à la radicale impossibilité pour l'homme d'être la société touche à la radicale solitude de l'être, à l'ontologie de l'être qui n'inclut donc pas la société: il n'y a donc pas un trait d'union mais bien un hiatus entre l'homme et la société. Préserver l'homme comme préserver la nature c'est les préserver de la société ou plus précisément préserver entre eux et la société ce hiatus. Une société qui chercherait à faire vivre la nature ne serait pas plus une société de la nature qu'une société qui chercherait à faire vivre l'homme serait une société de l'homme; ce que serait la société qui laisserait vivre l'homme comme il l'entend et la nature comme elle l'entend, et on en revient à ce meilleur gouvernement qui est celui qui gouverne le moins. Qui douterait que la nature a sa propre gouverne, quant à l'homme s'il l'a perdue il lui faut la retrouver non pas en dehors de lui mais en lui, car n'est-on jamais mieux gouverné que par soi-même.
NB
On peut s'en tenir aussi à ce que dans Etre et Temps Heidegger dit du Dassein: " par essence il a la possibilité d'être proprement, c'est-à-dire d'être à soi." et en déduire donc que celui qui est à la société s'est perdu: le propre de l'homme c'est d'être à l'homme même si cet être est aussi un être au monde et un être au monde historial, préciserait Heidegger (dans son jargon philosophique).
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