Je voudrais réfuter l'opinion courante qui est de penser qu'on n'a plus de conscience. L'homme amputé de sa conscience serait un homme que l'on regarderait comme un monstre et dont on se détournerait, quand ce regard on ne cesse de le porter les uns sur les autres, mais c'est de sa conscience toujours existante dont on détourne le regard. Les autres seraient comme ce miroir qui nous renvoie notre image et devant lequel on s'apprête chaque matin, devant lequel on fait le beau et aussi à qui l'on demanderait: miroir suis-je le plus beau ? Mais il est un autre miroir et celui-là serait celui de notre conscience et que l'on éviterait souvent mais nous surprendrait parfois, nous prendrait comme à la dérobée. C'était il y a longtemps au Centre Pompidou à Beaubourg et lors d'une exposition qu'un tel miroir dans un genre palais des glaces me surprit en me renvoyant mon image alors que je ne m'y attendais pas. Je ne m'étais jamais vu que comme nous avons l'habitude de nous voir qui est d'après l'image que les autres nous renvoient de nous-mêmes, quand je m'y vis pour la première fois. Notre conscience n'aurait donc pas disparu mais nous aurions seulement perdu l'habitude d'être par elle pris au dépourvu. Aussi à notre conscience nous n'accorderions plus une existence propre et lui aurions plutôt substituer l'existence d'autres consciences à qui nous aurions donné autorité sur elle. Celle des autres n'étant rien de moins que celle de la société, le palais des glaces c'est le palais des glaces de la société, et nous ferions comme si n'existaient plus que les glaces de la société, et comme si c'était seulement notre reflet dans ces glaces qui nous importait. Mais est-ce vraiment eux qui importent à notre conscience rendue muette puisqu'elle ne nous parle plus ? Cette conscience à laquelle on ne prête plus d'existence ne continuerait-elle pas cependant à en avoir une de pensante et réfléchissante ? Et ne serait-elle pas cette glace au palais des glaces du Centre Pompidou qui nous regarde comme à la dérobée ?
Peut-on encore prétendre à une conscience personnelle ? N'y aurait-il pas d'autre conscience que celle que la société nous donne ? Ne serait-il pas possible de penser ou de sentir autrement que la société ne pense ou ne sent ? Ne serions nous pas tous comme cette personne atteinte de la maladie d'Alzheimer dont la société à travers ses spécialistes des neurosciences, psychanalystes et autres, ont détournés leur attention, la donnant comme irrémédiablement privée de toute conscience pensante ou réfléchissante. Elle n'est plus en effet ce miroir flatteur qui nous renvoie l'image que nous voudrions avoir de nous en tant qu'humanité, aussi le regard de l'humanité organisée en société (à laquelle en réalité il reste peu d'humanité) d'elle s'est détourné. C'était encore hier que, comme surpris par le miroir du palais des glaces, je fus surpris par ce regard qu'elle me jetait comme à la dérobée. Etait-ce encore celui d'une conscience pensante et réfléchissante comme il me le semblait ou bien n'était-ce que celui de ma conscience personnelle ? Une chose était sûre c'est que ce n'était plus le regard de la société mais celui de celle que j'avais prise pour femme, devais-je le répudier comme on répudie sa conscience, faire comme si elle n'existait pas du fait qu'elle soit conscience muette privée de toute expression ou seulement un point d'interrogation dans une existence renvoyée au néant ? J'entends plutôt que c'est la société qui ne peut pas avoir de conscience mais à qui toutes les consciences en prêtent une, tandis que je continuerai à n'en prêter une de conscience qu'à l'homme, cet homme fut-il une femme et cette femme fut-elle atteinte de la maladie d'Alzheimer, comme ces hommes qui auraient oublié qu'ils en ont une, à croire qu'il n'y aurait pas eu pour eux comme pour moi dans le palais des glaces de glace qui sut faire ce que seul notre conscience personnelle sait faire: nous prendre comme à la dérobée.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire