Faudrait-il se préparer à l'idée de la guerre comme l'on se prépare à l'idée de la mort ? Je ne parle pas des puissances meurtrières qu'elles soient offensives comme défensives et c'est de voir d'abord s'ébranler les fondations que l'on croyait solides de la société de la paix, et voir que ces mêmes autorités qui assuraient en masse la vie des populations assurent maintenant en masse leur mort, et que cette mort qui était alors pour beaucoup invisible fait pour beaucoup son apparition. C'est un grand changement comme celle de la relation humaine qui devient une relation criminelle. Chacun voit s'ouvrir devant lui non seulement la possibilité d'être tué mais de tuer, toutes deux interdites jusque-là. Sans doute qu'il y en a qui refusant cet état de guerre la fuiront pour rester autant qu'ils le peuvent en paix avec eux-mêmes et avec les autres, tandis qu'il y en aura aussi (qui motivés entre autre par leurs gouvernants) se jetteront dans la guerre, et l'on ne peut dire par avance qui seront les plus nombreux. Mais que s'en trouvera en chacun ébranlé non seulement l'idée qu'il se faisait de la société et de ses dirigeants mais aussi de lui-même et des autres mis en situation, et peut-être pas à la hauteur de la situation, chose qu'ils n'auraient pu savoir autrement: l'état de paix exigeant moins d'eux. Non, ceux qui sont sortis vivants de la guerre ne sont pas sortis indemnes de la guerre, et plus cet état s'est prolongé plus s'est prolongée une situation peu confortable pour l'homme, et quand elle ne l'a pas détruit physiquement elle l'a détruit moralement, car l'on peut bien parler de la guerre comme d'un état d'immoralité: il n'y a, entre autres, aucunes lois de la guerre qui ne soient respectées, l'état de guerre est un état de non droit. On peut imaginer que les préjudices causées à la société civile s'étendent au-delà de la guerre. Qui n'a pas eu dans sa famille un père ou un grand-père qui ait fait la guerre. Ce ne sont pas seulement des histoires à raconter mais aussi des histoires à ne pas raconter. Et beaucoup de ceux qui s'aimeraient davantage n'en ont plus la possibilité car ils ne sont plus de ce monde, quant à ceux qui y sont encore il est fort probable que l'image qu'ils ont de la société comme l'image qu'ils ont d'eux-mêmes en ait pris un coup comme on dit. Quant à leur brutalité elle est légendaire. Les temps de paix sont des temps douillets, l'homme n'y est pas rudoyé comme il l'est en temps de guerre, et plus celle-ci dure plus il aura l'impression que cet état est un état naturel à l'homme, sa sensibilité aussi aura été émoussée, comme ce n'est plus la même société ce n'est plus non plus le même homme qui habitué à vivre dans l'une se déshabitue à vivre dans l'autre. Mais je ne parle pas de ceux qui ont fait la guerre (on en parle trop) mais de ceux qui l'on subit (on en parle pas assez) et pourtant ils en sont davantage les victimes. Enfin, si les guerres rendent plus enviable la paix on ne peut dire que la paix rende enviable la guerre, ni que l'on puisse souhaiter la guerre pour mieux apprécier la paix. Il faut donc être une puissance et une puissance militaire pour souhaiter la guerre parce qu'on y exerce ainsi sa puissance et qu'on ne saurait l'exercer autrement, ou une brute n'ayant que sa brutalité a exercer.
Aussi ce qui est à craindre le plus ce sont les rapports de plus en plus brutaux au sein d'une société qui ne voudrait pas connaître la guerre, car ce n'est pas ainsi se préparer à l'idée de la guerre, qui est comme ici s'en faire une idée pour s'en préserver, mais plutôt se préparer à la faire. Il faut pour autant que l'homme sache ce qu'il peut attendre où à quoi il doit s'attendre dans l'un ou l'autre des états et c'est comme un choix de société: l'une ne pouvant être porteuse que de haine, d'insécurité, de violences et de brutalités, tandis que seulement l'autre rendrait possible l'amour, la sécurité, le confort et la douceur de vivre ; l'une ne pouvant engendrer que le mal être tandis que l'autre le bien être ; pour tout dire l'une étant humaine et l'autre ne l'étant pas, car c'est à hauteur d'homme qu'il intéresse ici de penser la société. On voit encore que la situation dépeinte comme le portrait moral tiré de l'homme en temps de guerre peut malheureusement correspondre à une certaine actualité de pays en paix mais faisant l'épreuve de ce que l'on peut presque considérer comme des actes de guerre démontrant par là cette frontière fragile qu'il y aurait entre une société de la paix et une société de la guerre, frontière qu'il faudrait se méfier de trop franchir pour ne pas tomber de l'une dans l'autre. Qui sait si ces petits propos sur la guerre ne sont en réalité que des propos de mise en garde contre la guerre.
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