On parlait toujours de la société mais de quelle société on parlait ? Il avait de plus en plus l’étrange impression qu’il y avait deux sociétés plutôt qu’une, et que l’une figurait de préférence à l’autre et n’existait que pour des gens comme lui qui ne la voyait jamais autrement que par cette vue de l’esprit qu’on leur avait communiquée au moyen des médias, et qu'elle était comme eux, tout aussi omniprésente qu’invisible, voire qu’irréelle. Ce n'était cependant que de cette société dont on parlait tandis que l’autre restait tapie dans son ombre, car plutôt qu’elle ne faisait la lumière sur elle, elle aveuglait tous ceux d’entre nous qui étaient encore susceptibles de la voir, faisant preuve par là d’une grande clairvoyance ou perspicacité. L’une était en cela nécessaire à l’autre, se prêtant pour ainsi dire main forte pour exister comme dit précédemment : l’une à la lumière des projecteurs, l’autre derrière, côté machinerie et des obscurs et sans grades. Les acteurs, ceux qu’on disait en être les acteurs, n’étaient que ceux qui figuraient dans la première et n’agissaient que dans la première. C’est pourquoi il ne s’étonnait plus, n’ayant fait que vivre dans la seconde, qu’ils n’aient jamais rien changée à sa vie qui s’était déroulée comme s’ils n’avaient jamais existé. C’était un sentiment qu’il partageait avec beaucoup bien que comme beaucoup il ne perdit pas son temps à parler politique, car la politique ne semblait concerner, selon lui, que cette société imaginaire ou idéale que l’on projetait au-devant de l’autre comme pour mieux l’escamoter aux yeux de tous. Il n’était pas étonnant non plus qu’il ne lui fut jamais donné d’en voir les acteurs en chair et en os jusqu’à douter de leur existence réelle. Souvent il avait entendu dire qu’ils vivaient dans un autre monde, ce qu’il rectifiait en disant qu’ils vivaient effectivement dans l’autre société, celle où ils étaient acteurs et où ils leur plaisaient qu’on les voit de même qu’on les loue pour leur prestation.
Parfois il s’imaginait, lui, transplanté dans cette société qui était aussi à les en croire le meilleur des mondes, et en effet il y verrait tout ce joli monde qui faisait le joli cœur. Mais entre eux comment étaient-ils, cela il le saurait alors qu’ils le considèreraient comme l’un des leurs, c’est-à-dire faisant partie de leur monde, c’est-à-dire encore de l’autre société, la leur. Il constaterait alors que cette autre société pense comme la sienne qu’il n’y a pas d’autre société qu’elle, et pense aussi voir les gens qu’elle ne voit pas comme de savoir ce qu’ils sont qui est savoir ce qu’elle ne sait pas et seulement s’imagine savoir. Il comprendrait seulement à ce moment là que pour rendre leur coexistence possible à ces deux sociétés il fallait entretenir le leurre qui faisait que l’on crut qu’il n’y eut qu’une seule et même société commune à tous. Mais qui irait imaginer que deux sociétés valent mieux qu’une, que l’une ne pourrait vivre sans l’autre.
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