En deçà des lois il y a les hommes. Il n’avait pas beaucoup connu les lois mais les hommes. Leur dureté, leur douceur, leur intelligence, leur bêtise, leurs familiarités, leurs étrangetés, leurs façons d’agir comme leurs façons de penser, et comment ils aimaient. Tout cela se passait bien des lois. Non, ce n’était pas non plus des lois qu’il les avait vus se rendre esclaves sinon de leurs passions, et se soumettre, ici tous et presque sans exception, à l’argent, il n’y avait pas d’autres dieux à sa connaissance qui les mis à genoux. Et c’était humiliant de les voir prier et supplier pour avoir de l’argent, de les voir s’abaisser pour avoir de l’argent, car en s’abaissant ils abaissaient l’homme, l’idée qu’il se faisait d’eux, les hommes. Il en devint presque misanthrope. Et quand ils avaient affaire à la loi c’était surtout pour des questions d’argent. Et quand ils parlaient de société ils n’avaient que cela en tête : l’argent. Il en vint presque à penser qu’il n’y avait pas d’autre société que la société des riches puisque tous semblaient d’avis que pour faire partie de la société il fallait avoir de l’argent, de l’argent pour en payer comme les droits d’entrée qui étaient aussi les droits de reconnaissance : sans argent pas de reconnaissance sociale et c’est à et par l’argent qu’ils se reconnaissaient ou pas entre eux, les hommes. A les entendre l’argent était même une garantie contre les lois, les en protègerait ou bien ferait qu’elles ne s’appliqueraient pas à eux. Il fallait croire que ceux qui faisaient les lois voulaient aussi faire de l’argent, et qu’avec l’argent ils pouvaient payer autant ceux qui faisaient les lois que ceux qui avaient charge de les appliquer. Sans doute jamais on n’avait entendu autant parler de corruption qu’en son temps qui était à l’en croire celui de l’argent et non pas celui des lois. La première sanction infligée par les lois, et cela voulait dire ce que cela voulait dire, était de payer une amende, et c’était pour lui comme pour beaucoup le seul prix qu’ils avaient eu à payer pour être en règle avec la société que tout le monde se prêtait à définir par ses lois ou comme un Etat de droit, quand, faut-il le rappeler, il avait vécu comme la plupart des hommes en deçà des lois. Et c’est pourquoi il était de ces hommes dont on entendait et entendrait jamais parler, qui se contentaient de payer quand il fallait payer pour ne pas avoir affaire à la loi, pour continuer à vivre comme ils avaient toujours vécu, c’est-à-dire en deçà des lois. Ce n’était donc pas par elles, les lois, qu’il avait été inquiété mais par les hommes. La vie en deçà des lois était la seule vie qu’il eut connue, et elle était donc faite d’hommes et non pas de lois. Par conséquent il n’eut pas beaucoup à souffrir des lois mais des hommes. Les lois ne seraient donc faites que pour en protéger certains, dont lui pas plus que beaucoup d’autres ne faisaient parti, à les protéger des hommes à qui elles défendraient d’agir avec eux comme ils agiraient s’ils avaient toute liberté de le faire. Il pouvait dire qu’en effet en deçà des lois ils ne s’étaient pas privés de le faire avec lui comme avec tous ceux que les lois ne protégeaient pas. Cette idée que les lois sont faites pour tous et s’appliquent à tous n’était pas l’idée qu’il en avait, que tout au long de sa vie il s’en était fait. D’abord parce que c’était une question d’argent. Eh oui, les lois étaient d’abord une question d’argent. Eh oui, il fallait d’abord payer pour les faire appliquer. A charge de preuves. A charge de prouver que la loi était de son côté. La loi était donc du côté du plus riche. Personne ne pouvait prétendre gagner un procès sans se faire représenter, sans payer un ou des avocats, puis des experts ou expertises, et tout ce qu’il ignorait encore pour avoir toujours vécu en deçà des lois qui est où vivent les hommes, du moins les hommes avec qui il lui avait été donné de vivre, et n’étaient sans doute pas les pires non plus que les meilleurs, car il avait entendu parler de ceux qui vivaient au-dessus des lois et qui n’avaient par conséquent à souffrir ni des hommes ni des lois.
CITATION
« La loi n’agit qu’en dehors et ne règle que les actions ; les mœurs seules pénètrent intérieurement et dirigent les volontés. » J.J. Rousseau dans Fragments politiques.
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