lundi 15 mai 2023

Amour et société

 

Sans doute on accuse trop la société quand ce qui manquerait le plus à l’homme ce ne serait pas la société mais l’homme. Cette déshérence, qui le ferait se ressentir comme un déshérité de la société parce qu’il n’appartiendrait pas à ses privilégiés, ne serait pas tant le fait de la société que de l’homme. Ce serait trop lui accorder aussi trop lui reprocher à la société. Elle s’est beaucoup retirée des affaires humaines, et c’est plutôt un sentiment d’être livré à lui-même et à l’autre qu’il appelle son semblable bien qu’entre eux cela n’aille pas très fort. Et plus que jamais la société est prise à partie. On demande un arbitre. Et c’est comme si l’on demandait à Dieu d’agir arbitrairement dans nos affaires. La seule cause qu’il peut plaider serait la cause humaine et celle-là est la cause de tous les hommes et non pas d’un ou de plusieurs d’entres eux qu’il favoriserait. Renvoyé à notre vie privée, car peu d’entre nous ont une vie publique, et croyant qu’elle intéresse tout le monde ne peut que connaître ou constater à son plus grand désarroi qu’elle n’intéresse personne ou de moins en moins de monde excepté lui-même, car le monde de tout un chacun, pour ainsi dire, est de plus en plus le monde de tout un chacun, plus qu’il n’est celui de la société ; ce serait un peu connaître cette sensation quand l’agitation des flots retenait notre attention de découvrir que la mer s’est retirée et qu’il n’y a plus à sa place qu’une grande étendue de plage déserte. Peut-être est-il en ce sens à craindre de constater un jour la disparition de la mer. Je croirais cela si je ne croyais que l’on se trompe, que ce qui manque à l’homme c’est l’homme et non pas la société, quand il s’en remettrait de plus en plus à elle tandis que dans le même temps il se défierait de plus en plus de lui-même, c’est-à-dire l’homme de l’homme. On lui a tant dit qu’il était un être social quand il n’est qu’un être humain qu’il se serait détourné de l’être humain pour se tourner vers la société. Aussi l’homme qui n’attendrait plus rien de l’homme attendrait trop des lois de la société, quand leur prolifération n’est qu’une prolifération de cellules cancéreuses propres à tuer la vie humaine. Ce qui concourt à la vie c’est l’amour, et c’est l’amour entre les hommes qui attendent tout des lois qui vient à manquer. S’il y avait une jauge pour le mesurer je crois que l’on pourrait vérifier que le niveau a baissé de façon inquiétante. On en appelle à la raison. Il faudrait en appeler au sentiment. Quand on n’en sera totalement dénué de sentiments il n’y aura plus raison qui vaille. Cela parait cependant bien ingénu et l’on se croit si intelligent que l’on pense pouvoir s’en passer. Je ne vois pourtant pas comment la vie humaine pourrait s’apprécier autrement. Il nous faut nous aimer. Qui croirait que l’on peut vivre ensemble sans s’aimer ? La société ? Une société qui n’aimerait pas l’homme. Une société qui n’aimerait pas l’homme parce qu’elle serait composée d’hommes qui n’aimeraient pas l’homme. Une société qui serait composé de plus en plus d’un être social qui serait de moins en moins un être humain car son amour irait de moins en moins à l’homme et de plus en plus à la société. Ainsi, et à titre d’exemple, quand une femme aime un homme qui a sa place dans la société on est en droit de se demander si c’est cet homme ou sa place dans la société qu’elle aime, et ceci d’autant plus que si cet homme perd sa place souvent elle quitte cet homme. Est à espérer cependant que cet exemple soit de moins en moins d’actualité car les femmes seront de plus en plus à mêmes d’avoir leur propre place dans la société sans avoir à passer par les hommes ; et ce qui tend à le prouver c’est que les femmes se passent de plus en plus facilement des hommes. On voit bien là et ailleurs — mais l’on ne va pas se perdre en exemples tout aussi désobligeants pour l’homme qu’il se montre obligeant envers la société — que l’amour de la société prime sur l’amour de l’homme pour l’homme.

NB

" C'est pour cela que Platon refusa de donner des lois aux Arcadiens et aux Cyréniens, sachant que ces deux peuples étaient riches et ne pouvaient souffrir l'égalité : c'est pour cela qu'on vit en Crète de bonnes lois et de méchants hommes, parce que Minos n'avait discipliné qu'un peuple chargé de vices" extrait du chapitre VIII du Contrat Social de J.J.Rousseau.

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