lundi 20 mars 2023

Nos amis les livres

 

Que le livre n’ait pas pris on pourrait le dire comme d’une plante ou d’une greffe qui n’a pas prise à l’époque où l’on voit fleurir les portables et les porteurs de livre se faire de plus en plus rares, que ce soit dans une salle d’attente ou dans les transports en commun, à chaque fois que l’on aurait le temps de lire et qu’on le passe sur son portable à communiquer ou pas, car peut-on parler de communication sur le portable et la question se pose aussi pour le livre.

Si l’on avait pu échanger avec les livres comme on échange avec un ami les choses se seraient passées autrement. L’on n’est jamais arrivé à parler avec son livre comme on parlerait avec un ami, à dire : 

-       tiens, j’ai eu Jean Jacques avec moi quelques temps à la maison et tu sais de quoi on a parlé Jean Jacques et moi, car on rapporte tous à son ami (sauf ou rarement ce qu’on a lu), de femmes, pardi, et figures toi que le Jean Jacques y ne voit pas la femme comme l’égale de l’homme et que ce serait même pour lui manquer d’égard à la femme que de la considérer l’égale de l’homme. Il est bizarre le Jean Jacques tu trouves pas ?

Et l’autre de répondre que c’est un misogyne que le Jean Jacques.

-       Tu te trompes il les aime bien le Jean Jacques aux femmes mais pour lui une femme ce n’est pas un homme. Il dit même Jean Jacques que ce qu’on pourrait leur reprocher comme leur coquetterie, leur babillage, comme tous ce qu’elles ont pour nous toucher et qui fait leur charme il serait dommage qu’elles les perdent et qu’en échange elles aient cette rudesse qui pour Jean Jacques serait plutôt le propre de l’homme et pas davantage entrerait dans ses défauts mais, tandis qu’ils resteraient comme ceux de la femme qui doivent aussi rester mesurés, permettraient au contraire une attirance mutuelle et naturelle des deux sexes.

-       Ah, ton Jean Jacques s’il voyait notre époque qu’en penserait-il ?

-       Il en penserait que la femme ne veut plus être femme et que l’homme ne veut plus être homme et que l’un n’étant plus l’un et l’autre n’étant plus l’autre ils ont du mal à se retrouver.

-       Ton Jean Jacques serait un réac.

-       Il était plutôt d’avant-garde mon Jean Jacques, mais c’est vrai qu’aujourd’hui il plairait aux réacs. Il avait cependant sa petite idée qu’il leur serait plus difficile de partager aux réacs et c’est la dialectique du maître et de l’esclave avec son renversement qu’il ne manque pas d’observer entre la femme et l’homme, car voilà ce qu’il dit mon Jean Jacques : « Cette adresse particulière donnée au sexe est un dédommagement très équitable de la force qu’il a de moins, sans quoi la femme ne serait pas la compagne de l’homme, elle serait son esclave ; c’est par cette supériorité de talent qu’elle se maintient son égale et qu’elle le gouverne en lui obéissant. »

-       Ah ! ah ! ah ! comme il manie bien le paradoxe ton Jean Jacques.

Mais jamais, n’est-ce pas, l’on a entendu deux amis parler de la sorte entre eux de ce qu’ils avaient lu et comme si l’auteur fût un ami de plus. Pour que la greffe eut réussi il eut néanmoins fallu cela et pas que cela mais que le lecteur lui-même s’entretienne avec l’auteur de sorte que quand il le quitte il n’est hâte que de le revoir pour reprendre leur conversation là où ils l’avaient laissée. Ce qui était davantage possible quand il n’y avait pour tout ouvrage que la bible dans les foyers où sa lecture était à chaque fois reprise et partagée, mais la multiplicité des livres au lieu de leur profiter à fini par leur nuire comme la multiplicité des amis finit par nuire à l’amitié. Comme on dit qu’il faut revenir sur son ouvrage on devrait dire qu’il faut relire un livre plutôt que de passer de l’un à l’autre sans même les finir, la conversation alors tourne court et très vite on l’oublie, si encore il y a quelque chose à en retenir tant il est vrai que la quantité ne fait pas la qualité mais plutôt aussi y nuit. La faute en est encore aux spécialistes qui en ont fait une affaire de spécialistes qui eux n’ont cesse d’en discourir, et comme il y a un discours politique il y a un discours littéraire qui tous deux se distinguent du parlé populaire.

-       Pour un littéraire tu fais des fautes d’orthographes, me dit mon ami.

Parce que pour mon ami quelqu’un qui lit aujourd’hui ne peut être qu’un littéraire, c’est-à-dire un spécialiste, quelqu’un de rompu au discours littéraire, à l’orthographe et à la grammaire. Aussi, comme mon ami, quand je vois dans le métro ou dans un cabinet médical quelqu’un qui au lieu d’un portable à un livre à la main je me dis que c’est un littéraire et par les temps qui courent j’ai de moins en moins de risque de me tromper et bientôt ce que l’on dit des poètes : qu’il n’y a que les poètes qui lisent les poètes on pourra le dire de tous les genres littéraires  et c’est qu’il n’y aura plus comme lecteurs que les auteurs, que les auteurs pour lire leurs livres.

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