mardi 21 mars 2023

L'être social

 

Il faudrait un peu corriger ou nuancer cette idée que l’homme est un être social. Partout où il y a l’homme, l’homme cherche l’homme, et si à travers l’homme et par la bouche de l’homme c’est la société qui parle il s’en détourne ; et ce n’est pas de l’homme qu’il se détourne mais de la société. Ralph Waldo Emerson ne le dira jamais que trop bien dans son dernier livre intitulé Société et solitude : « Un homme qui se considère comme l’organe de tel ou tel dogme est un compagnon plutôt ennuyeux, mais une opinion qui est propre à celui qui l’exprime a quelque chose de doux et de réconfortant, indissociable de son image. » Et pour cause c’est que l’on entend l’homme et pas la société dont il se ferait le porte-parole. Et si l’homme aime de moins en moins l’homme c’est parce qu’il entend de moins en moins en l’homme, l’homme, mais le héraut claironnant. Il y a des siècles que la société a entrepris sur l’homme son lent travail de sape jusqu’à en faire ce qu’il est devenu et qui est ce qu’elle voulait qu’il soit : un être social ; pour cela il fallait qu’il n’ait pas d’autres idées que celles que la société a. Et les religions d’abord, puis les idéologies ensuite et de tout bord, se sont abattues sur ce pauvre malheureux lui faisant perdre la tête et le poussant à ses extrêmes, lui de nature si douce et si plaisante et si rassurante le voilà endoctriné par la société de son temps et s’y perdant et s’y sacrifiant. Cet homme qui est naturellement porté vers l’homme et par la société en est détourné c’est ne vous y trompez pas ce qu’elle appelle un être social, car l’être social n’aime pas l’homme, il aime la société. A la société personne n’y échappe vraiment. Les philosophes sont devenus des philosophes de la société faisant eux-mêmes leur malheur et notre désintéressement. Ainsi on ne saurait s’étonner que la société les ayant détourné de nous les sociologues les aient achevés et remplacés, car là n’est pas leur place ni ce qu’attend d’eux l’homme qui partout cherche l’homme. C’est pourquoi aussi l’on comprend mieux que les Essais de Montaigne plaisent tant aujourd’hui encore, de même que les écrits d’Emerson, ce philosophe américain qu’on voudrait lui rapprocher, car tous deux cherchent l’homme en l’homme. Mais elles sont rares ces voix qui parlent encore à l’homme de l’homme ; et sont-ils aussi rares ceux qui les entendent, qui ne sont pas frappés par la société de surdité. Ce sont pourtant d’elles dont l’homme peut attendre un secours quand il attend trop de la société. De ces voix singulières qui de tout temps ont prêché dans le désert, quand elles ne se sont pas heurtées à la voix impérieuse de la société de leur temps et aux agissements aussi vils que serviles de l’être social.

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