Il y avait cette idée saugrenue (comme beaucoup d’idées qui lui venaient) qui le turlupinait car elle remettait en question une autre idée à laquelle tous ceux de son temps étaient attachés et c’était à leur liberté. Et s’il ne leur était donné que d’exister dans leur sphère d’existence où certes ils pouvaient avoir l’impression d’absolue liberté tant qu’ils ne chercheraient pas à l’élargir, car voulurent-ils élargir leur sphère d’existence qu’ils rencontreraient inéluctablement la forte opposition des autres existants qui comme eux se la disputeraient. Chacun en serait donc réduit à sa sphère d’existence aussi loin qu’il l’ait poussée, mais jamais plus loin qu’il l’ait poussée il ne pourrait exister. Il y en a qui passeraient ainsi toute leur vie dans la sphère d’existence qui les avait vu naître, tandis que d’autres l’élargiraient ou au contraire en verraient le diamètre diminuer, soit perdant pouce par pouce, soit lâchant d’un coup, leur ère de liberté (d’action comme de pensée), qui est autrement dit leur sphère d’existence. Ce concept de sphère d’existence lui plaisait davantage que celui de classe sociale qui ne prend en compte que la société et pas l’homme, or si l’homme peut encore échapper à sa condition sociale (ou classe sociale) il n’échappe pas à sa sphère d’existence, elle-même conditionnée non pas seulement par la classe sociale mais par l’ensemble des hommes appartenant ou n’appartenant pas à ladite classe sociale. Selon lui c’était la bagarre générale et désordonnée entre les hommes et non pas celle à laquelle prétendait la société, de guerre des tranchées et de batailles rangées entre deux camps bien définis, qui lui donne d’elle-même un visage plus ordonné, ce visage plus ordonné n’étant que le masque de la société derrière lequel beaucoup d’hommes cachent leurs turpitudes qui sont turpitudes de la nature humaine et leur âpreté à ne rien vouloir lâcher, mais bien au contraire à vouloir étendre leur sphère d’existence.
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