C’est en ces lieux qu’il sentit toute la fausseté du monde. En cette blanche lumière qui inondait la pièce et le revêtement des chaises qu’on aurait dit de cuir blanc, les petites tables dont on aurait aussi dit le dessus en marbre, tout était « clean », ce mot qu’on emprunte à l’anglais et parle à la fois de propreté physique et de propreté morale répondait à ce qu’il pouvait voir chez ce traiteur situé près de l’hôtel de ville. Le service était rapide et l’on pouvait manger sur place. Ce qu’il fit. Tout en pensant que le faux est la copie du vrai. Ou peut-être pas même du vrai qu’on aurait jamais vu mais de l’idée qu’on s’en fait du vrai, comme l’apparence de la propreté ou pureté qu’on aurait jamais approché. Ce rapport est cependant l’illusion entretenue au bénéfice de la fausseté. Il y avait deux serveuses qui souriaient aux clients et ce sourire lui-même lui semblait être une copie du vrai quand elles s’inscrivaient dans le faux qui est aussi le réel qui dément qu’elles soient heureuses et sourient simplement. J’aimerais tant voir les choses autrement, se disait-il. Cette lumière blanche comme celle d’un paradis blanc et les deux serveuses heureuses de servir sourirent. Mais pourquoi je ne goûte pas au bonheur des riches, à celui d’être servi ? Il est tard, elles vont bientôt finir leur travail. Un dernier coup de balaie avant de partir. Il faut que tout soit « clean », « nickel ». On viendra peut-être les chercher ? Et alors elles souriront pour de vrai. Il y avait un client débonnaire. Sur sa table, une canette de bière. Il lisait son journal. Un habitué sans doute. Comment peut-on s’habituer à tant de lumière ? Un couple venait de partir. Une serveuse aussitôt nettoya derrière eux. Plus vite que ne le fait la vague qui efface les traces de pas des amoureux sur la plage. Il n’y a pas place ici pour le bonheur, pas plus que pour la vérité et que pour l’amour, où seulement pour ce qui y ressemble et de loin. Il est toujours plongé dans son journal comme on peut l’être dans la fausseté du monde qui certes tire partie de cette clarté : c’est qu’on ne pourrait vivre ailleurs ni autrement que dans le mensonge mais c’est ce rapport qu’il entretient avec la vérité qui nous le rend acceptable, voire dans le pire des cas supportable. Il demanda les toilettes. Les nécessités du corps sont salissantes. Mais on nettoie après. Les toilettes aussi étaient « clean » « nickel ». On est ici près du centre ville où il faut que tout soit « clean » « nickel », propreté, pureté, vérité, ou seulement l’illusion entretenue au bénéfice de la fausseté : celle de ce que l’on est « clean », « nickel », propre, pur, vrai, authentique. C’est tout ce qu’il nous faut nous sentir être (condition sine qua non à notre bonheur). Ne dit-on pas cependant parfois que « l’on se sent sale ». Mais la saleté est repoussante et repoussée plus loin à moins qu’elle ne soit cachée sous les meubles. On fait aujourd’hui preuve d’une grande sobriété en matière de mobilier comme chez ce traiteur du centre ville chez qui il était entré (il est entré parce qu’il a vu de la lumière). Mais, à l’en croire, plus que cet humour grossier ce qui fait de nous des êtres grossiers c’est de ne pas sentir (plus que dans ce qui est sale, plus que dans ce qui est vil) dans tout ce qui est « clean », dans tout ce qui est « nickel », toute la fausseté du monde.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire