vendredi 2 décembre 2022

Le lecteur récalcitrant

 

A cette question : quel est le livre qui a changé votre vie ? Comme si un livre pouvait changé votre vie, mais que cette émission télévisée La Grande Librairie qu’on aurait aussi bien pu appeler Le Grand Bêtisier aimait à poser, il aurait répondu que c’était plutôt ce qui dans sa vie avait changé sa façon de lire qu’il aurait aimé savoir parce qu’il n’était plus ce lecteur ingénu qui s’en tenait aux sentiments affichés qui étaient lui semblait-il comme dans la vie la devanture que l’on voulait montrer tout en cachant ce qui les nourrissait, c’est-à-dire leur véritable nature, beaucoup moins reluisante et plus souterraine. Et souvent le goût de la lecture procédait de cette naïveté entretenue par l’auteur, trompant par là son lecteur qu’il voulait amener à penser comme il pense, et comme il pense se réduisait très souvent à contre qui il pense. Une pensée réductrice plutôt qu’une pensée amplificatrice de la pensée même qui était comme on aimait à la présenter, et entre ses pages on pouvait y respirer un air raréfié qui pouvait plaire autant que plait l’air conditionné quand dehors il fait trop chaud ou trop froid pour celui qui ne sait plus vivre dehors, c’est-à-dire à l’air libre (non conditionné par la pensée). Mais quel lecteur aigri était-il devenu pour ne plus trouver dans ce qu’il lisait qu’haine et ressentiment dissimulés sous une apparente humanité qui tenait du discours et de la généralité tandis que les premières s’adressaient en particulier à des personnages que l’on désignait toujours du doigt à la vindicte populaire. Et si jamais le lecteur était visé, ce à quoi de très rares auteurs s’aventuraient, c’était pour que celui qui le lisait chercha à s’en distinguer (comme on cherche à se distinguer du vulgaire) pour pouvoir s’en moquer, et le dupe riait à ses dépens, à se sentir comme il se sentait, complice de l’auteur. Mais quel lecteur pervers était-il devenu pour trouver des intentions inavouées et surtout in affichées à des esprits éclairés qui n’auraient soi-disant d’autre ambition que d’en éclairer ceux qui le seraient moins au lieu de les emmener dans les obscures abysses de leur pensée maligne. En tant que lecteur il n’emploierait pas tant l’expression d’avoir été par eux subjuguer que méduser, tirer hors de lui-même, altérer, corrompu, user, abuser, sentant l’artifice à plein nez et se bouchant le nez pour mieux respirer, que les humeurs, que les senteurs, ne le trompent pas sur les raisons souterraines qui sont celles de la pensée quand elle est profonde et inquiétante, mais pour la plupart son inexistence était plutôt rassurante ; ce qui était aussi ce que le lecteur ingénu qu’il avait été avait cherché : à être rassuré. Alors pourquoi ne cherchait-il donc plus à être rassuré ? Mais quel lecteur récalcitrant n’était-il pas devenu ? Rien de ce qu’il avait pu lire n’aurait pu l’expliquer. C’est que ce changement ne venait donc pas de ce qu’il avait lu mais de ce qu’il avait vécu. Quoique l’on ne put dire qu’ayant vécu il s’arrêta de lire mais que sa vie changea ses lectures. Comme un drogué se tournant vers des drogues plus fortes il lui fallait dans ce qu’il lisait une plus forte teneur en pensée et c’est ainsi qu’il pouvait à la fois se valoir en ce qu’il disait d’Alain et de Rousseau. C’est Rousseau dans la neuvième promenade qui à propos de L’éloge d’Alembert à Madame Geoffrin écrivit : « l’auteur avait dans le cœur moins d’amitié que de haine ». Quant à Alain dans ses Propos on pouvait lire : « Ce ne serait pourtant pas un petit progrès si les hommes s’avisaient de faire par amour tout ce qu’ils font par haine, choisissant, en ces choses mêlées qui sont hommes, actions et œuvres, toujours ce qui est beau et bon pour l’aimer … »

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