Si j’ai plus d’existence que la pierre ce n’est pas que la pierre soit de pierre et moi de chair. Pas plus que parce que je suis de chair et d’esprit, pas plus que parce que je peux dire avec Descartes : je pense donc je suis. La petite idée que je me fais de mon existence n’a rien à voir avec mon existence matérielle ou spirituelle, et c’est bien pourtant d’une existence personnelle dont je parle. Non, ceux qui me donnent existence ne sont pas ceux qui m’ont fait naître à l’existence mais qui a l’instant même et en des termes que j’ignore pensent à moi, c’est non pas ma pensée mais la leur qui me donne existence ; mon pire ennemi me fait exister autant sinon plus que mon meilleur ami. Si la pierre n’existe pas c’est que personne ne pense à elle, ni qui même irait butter contre elle. Rien de bien réelle dans notre existence qui ne serait que le songe d’une autre existence qui se pencherait sur la nôtre comme sur notre berceau. Quand je me penche sur le mystère de mon existence je me penche non pas sur le mystère de la création mais sur l’ignorance où je me trouve de connaître la nature de cette existence qui nous échappe, qui nous a toujours échappée à tous parce que tout en étant nôtre elle n’a jamais été nôtre, mais que nous la devons aux autres, à tous les autres qui pensent à nous, nous faisant exister par la simple force de leur pensée. N’existerions nous plus que par eux nous existerions encore. Il y a sans doute beaucoup de gens qui existent et qui n’existent pas pour moi, tandis qu’il y en d’autres qui n’existent pas depuis longtemps mais continuent d’exister pour moi et sans doute n’ont-ils jamais été ce que je pense qu’ils sont.
Mais laissons là cette conception de l’existence qui n’a pas d’autre but que de mieux éclairer en quoi l’indifférence est insultante et que nous la ressentions ainsi à l’indifférence témoigne bien de ce que si nous défendons notre existence comme un bien personnel ce n’est pas comme ça que nous la vivons ou expérimentons, nous la vivons et l’expérimentons à travers le soucis que les autres en n’ont. Or l’indifférence est bien le propre de notre temps et est, envisagée comme je l’envisage, plus criminelle que toutes les guerres, car l’on peut continuer à penser à ses morts, voire par leur mort ils peuvent trouver un regain d’existence, mais, par exemple, qui ne se voit pas vivre dans les yeux de sa bien-aimée peut se donner la mort et s’il ne se la donne pas il est pareil à un mort, ne se sent plus d’existence. Peut-être aurais-je dû établir un subtil distinguo entre l’existence et comment nous vivons notre existence et par conséquent comment nous pouvons vivre l’indifférence des autres. Mais il n’y a pas pour nous d’autre existence dont nous pouvons parler que comme nous pouvons en parler c'est-à-dire que comment nous pouvons la vivre. Et nous comprenons alors pourquoi l’indifférence peut être placée comme le mal premier de toute existence. Le mal ce n’est pas que nous ne nous aimons pas (il eut été préférable même que nous ne nous aimions pas) mais que nous soyons devenus indifférents les uns aux autres, et c’est ce qui met fin (plus sûrement que la guerre) non pas seulement au fait de faire société, à une existence collective, mais bien davantage à une existence personnelle parce que nous n’existons pas autrement que par les autres : si personne n'existe pour personne, personne n'existe. Voilà à quoi conduit l'indifférence: à l'inexistence.
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