samedi 29 octobre 2022

L'existence (5)

 

C’est de nous apprendre à compter les uns sur les autres plutôt que de nous apprendre à compter tout court qu’on devrait nous apprendre quand la tragédie de ce siècle serait de nous désapprendre à compter les uns sur les autres pour nous apprendre seulement à compter. Il n’empêche que nous comptons pour peu de gens et que peu de gens comptent pour nous et que c’est ce peu de gens qui fait que l’on compte vraiment, autant eux pour nous que nous pour eux. On le sait la quantité ne fait pas la qualité. Mais ce que l’on sait moins c’est que le nombre n’ajoute rien au nombre ou plus précisément n’ajoute rien qu’au nombre. Je ne sais si je me fais comprendre, il faudrait peut-être que je parte plus simplement de ce que j’ai ressenti ce matin et c’est l’extrême rareté de l’humain, son unicité, sa vie comme un absolu quand les nombres sont relatifs, le un n’existe que parce qu’il y a deux et trois et quatre et ainsi de suite, pas nous, pas le un humain qui n’ai jamais deux, qui n’ai jamais trois, qui est toujours unique, et absolue est son existence. Si nous apprenons à compter sur elle c’est sur elle et pas sur une autre, c’est aussi ainsi qu’elle entend que l’on compte sur elle car c’est ainsi qu’elle se sent exister, en tant qu’unique, en tant qu’absolue, et c’est ainsi encore qu’elle nous vient à manquer si elle disparaît, car rien ne pourra la remplacer. Quand nous apprenons à compter les uns sur les autres nous apprenons à compter sur chacun d’entre nous et pas à compter tout court. Que l’on soit des milliards à exister sur terre n’ajoute rien à notre existence personnelle et cela n’est pas par pur égoïsme mais par pure existence qui n’est pas relative mais absolue. Et c’est d’elle qu’il faut tenir compte. Et c’est d’elle que ne tient pas compte le dénombrement qu’on appelle plus couramment sondages et statistiques qui est la façon que l’on a de nous compter tout court, ce qui n’est pas pareil à compter sur nous parce qu’alors il faudra compter sur chacun d’entre nous et pas sur des milliards. Pas plus que sur des millions de consommateurs qui est aussi comme ça qu’on nous compte, car ce n’est pas ainsi que nous existons. Nous n’existons pas dans la société de masse. Nous existons avec les nôtres qui sont ceux sur qui nous avons appris à compter et qui ont appris à compter sur nous. Certes il se peut qu’ils soient de moins en moins nombreux parce que l’on apprend de moins en moins à compter les uns sur les autres et de plus en plus à compter tout court, c’est-à-dire comme les sondages, les statistiques, la société de consommation et de masse nous apprend à compter et j’oubliais encore les réseaux sociaux, les followers, parce qu’on appelle ça réseaux sociaux et les followers des amis que l’on compte par centaine, mais qu’est-ce que cela a encore à voir avec un véritable réseau social et de véritables amis, mais c’est ainsi que l’on nous apprend à compter et c’est très peu compter les uns pour les autres et beaucoup compter tout court. Mais est-ce une existence où l’humain peut sentir comme je l’ai senti ce matin la rareté, l’unicité, l’absolue de l’existence qui est la mienne et qui est la tienne mon frère ?

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