samedi 24 septembre 2022

Le mauvais esprit

 

« Toujours ton mauvais esprit ». Il avait pris des coups pour ça. Inutilement. Non pas parce qu’il n’avait pas changé. Inutilement pour ça qu’il ne savait pas ce que c’était que ça, ce que c’était que d’avoir mauvais esprit, que s’il l’avait su il n’aurait plus mauvais esprit. Mais comme on lui disait seulement qu’il avait mauvais esprit sans lui expliquer autrement que par des coups ce que c’était avoir mauvais esprit il finit par penser comme tout le monde pensait : qu’il était un mauvais esprit alors que d’autres étaient de bons esprits, et que c’étaient comme ça et que personne n’y pouvait rien ; que même les coups que l’on portait sur ce mauvais esprit sans doute dans l’espoir qu’il devint bon, n’y changeaient rien ; quand s’il avait eu la moindre petite idée de ce que c’était avoir mauvais esprit il se serait corrigé lui-même. Mais ce soir, il y a une heure à peine, alors qu’il regardait à la télé Macho, un film dramatique et plein de bons sentiments où Clint Eastwood le cow-boy gringo est chargé par le père de ramener son fils du Mexique à son ranch dans le Texas, voilà qu’il allait dire quelque chose à Tayeb quand il fut arrêté par : « Toujours ton mauvais esprit » parce qu’il n’avait pas oublier ce que l’on disait de lui et parce qu’il n’avait pas cessé d’être pour les raisons évoqués ci-dessus un mauvais esprit. Il faut dire que Tayeb marchait à fond dans cette histoire où la belle mexicaine qui avait perdu son mari mais pas sa beauté accueillait chez elle le vieux gringo et le petit métis, c'était à faire pleurer dans les chaumières. Malgré tout il allait lui dire à Tayeb que les américains font des films pour leurs mexicains comme les français font des films pour leurs arabes. Mais ce film semblait faire tant de bien à Tayeb et à lui aussi le mauvais esprit qui s’en défendait encore par ce mauvais esprit qu’il avait. Il comprenait cependant et soudain comment son mauvais esprit pouvait être dérangeant, en commençant par les parents, les premiers, les premiers à avoir eu autorité sur lui et à avoir été dérangé par son mauvais esprit. Et comment on ne pouvait pas bien vivre en pensant comme il pensait, que ce mauvais esprit finissait toujours par se retourner contre lui, comme de l’empêcher de profiter de la vie comme d’un film qui faisait du bien avec aussi son happy end, même si on ne peut pas franchement dire que ce soit comme ça dans la vie que les histoires finissent, mais voilà que son mauvais esprit reprenait le dessus. N’aurait-il pas suffit qu’il dise oui ou amen à la vie ou plutôt à cette société qui faisait que sa vie était ce qu’elle était, pour être heureux ? Mais lui le mauvais esprit préférait doubler ce mauvais esprit d’une mauvaise langue qui était aussi ce qu’on lui reprochait d'avoir mauvaise langue comme de vouloir péter plus haut que son cul et de rendre tout compliqué au lieu de faire simple comme ces films simples, au lieu de redire à sa façon à lui, dans cette prison qu’était pour lui la société, ce qu’avait dit le poète dans la sienne de prison : la vie est là simple et tranquille/ au-dessus du toit un arbre berce sa palme/ dit qu’à tu fais toi que voilà de ta jeunesse critiquant sans cesse. En réalité on peut bien dire ce qu’on veut mais il ne faut pas que l’on ait quelque chose à redire, et son problème à lui c’est qu’il avait toujours quelque chose à redire sur tout ce qu’on pouvait lui dire, ce qui débouchait inévitablement sur « Toujours ton mauvais esprit ». Il aurait voulu s’en défendre et c’était s’enfoncer davantage que d’ajouter qu’il n’était pas plus pour ces films que pour l’humanitaire mais pour l’humanité, alors que ça pouvait faire chaud au cœur ce que faisait l’humanitaire comme ce que faisait ces films, tandis que la réalité ou que l’humanité pouvait se montrer parfois décevante, vous le glacer le cœur. Oui, il lui fallait accepter une fois pour toute non seulement ces films mais la société qui faisait ces films comme on accepte une fiction mensongère, construite de toute pièce, mais artifice s’opposant ou cherchant à contrecarrer la nature de l’homme qui elle serait animale à moins que, à moins que, et c’est que son mauvais esprit ne le lâchait jamais, à moins qu’il n’y ait là que camouflage pour que l’on se croit en temps de paix quand c’était toujours la guerre entre les hommes, pour que l’on se relâche au plus fort de la lutte finale, pour que l’on baisse les armes, pour que cet homme fait loup ne soit pas abattu par cet homme fait agneau, pour ne pas dire mouton, « Toujours ton mauvais esprit ».

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