Il voulait dire, et parce qu’il se plaçait en tant que lecteur, quelque chose en l’honneur et à la gloire de l’écriture, mais pas forcément des écrivains, pas de ceux qui disent écrire pour les autres, pas davantage des écrivains engagés, quoiqu’il n’eut rien non plus contre eux sinon qu’il lui semblait qu’ils n’allaient pas dans le sens de l’écriture qui pour lui était sacrée. Qui parle seul un jour parlera à Dieu, disait le poète. Quand on parle à quelqu’un on ne parle pas à Dieu et cela s’en ressent. Il ne pensait pas que le lecteur aille chercher dans les livres ce qu’une conversation de rue ou de café ou que l’échange conversationnelle pour si agréable qu’il soit pouvait lui apporter. Dernièrement il avait entendu Umberto Eco affirmer que lui Umberto Eco (l’écho ne se répond-t-il pas), à la différence de ceux qui disent écrire pour eux-mêmes, écrivait pour un lecteur, et cela l’avait déçu de la part de ce grand écrivain qui se pliait au mode de pensée pour ne pas dire à cette pensée à la mode qui voulut que l’on écrivit pour les autres ; mais en faisant cela il ne ferait rien de plus ni ne dirait rien de mieux de ce qu’un admirable conteur des rues peut nous conter si nous avons l’occasion de le rencontrer et chacun saura reconnaître parmi ses amis d’admirables conteurs ou dont la conversation l’enchantera mais rien, non rien, de comparable à ce qu’un bon livre peut lui apporter, un bon livre qui ne s’adresse à personne en particulier et pour la bonne et simple raison que l’auteur n’est en train de parler à personne d’autre que lui-même. L’homme qui parle aux autres hommes à un discours convenu ou de circonstance, tandis que celui qui se parle à lui-même et qui pour commencer n’a aucune raison de se mentir se tiendra des propos qu’il n’aurait sans doute pas oser avoir en public ; il n’est pas étonnant que le lecteur ait parfois ce sentiment d’entrer dans l’intimité de l’auteur, que quand il lit cette transition par la parole et quoique nécessaire lui paraisse superflue tant il lui semble que c’est d’esprit à esprit que s’opère le passage ou que le flux de la pensée transite aussi invisible qu’un courant électrique, et il en est d’ailleurs comme électrisé. Et il est plutôt rare que les hommes se parlent à eux-mêmes, c’est même le genre de truc qu’ils évitent, c’est même le genre de truc qui n’est pas donné à tout le monde, on n’y arrive pas comme ça non plus, pas d’un simple claquement de doigt ; non on n’arrive pas à parler à soi-même aussi facilement qu’on arrive à parler aux autres ; c’est bien la preuve s’empresseront de dire certains que le langage est fait pour parler aux autres ; ok mais les autres commencent par soi-même et le poète disait exactement cela quand il écrivait : « quien habla solo espera hablar a Dios un dia » que qui parle seul espère parler un jour à Dieu ; et, à l’intention de ceux pour qui Dieu n’existe pas, qu’ils le remplacent par l’homme car le poète a aussi écrit : « converso con el hombre que siempre va conmigo » je converse avec l’homme qui toujours m’accompagne et c’est ce que fait essentiellement l’écrivain digne de ce nom : se parler à lui-même plutôt que de parler aux autres, et c’est aussi ce que ressent le lecteur, cette intériorité, ou que tout n’est pas qu’extériorité, que ce que la parole porte (donc apporte), si elle porte (donc apporte) quelque chose, ne peut venir que de Dieu, entendons de cet homme qui ne se parle qu’à lui-même, qu’on n’a en tout cas jamais entendu parler aux autres et n’est-ce pas là la figure de Dieu le père ou du créateur qu’on a jamais entendu parler aux autres. Disons encore que cet homme qui se parle à lui-même s’il ne reçoit pas Dieu reçoit l’inspiration dont longtemps on a pensé qu’elle était de source divine. Et à l’origine aussi le livre était sacré. Sa désacralisation, sa vulgarisation ne lui a pas fait que du bien car on oublie trop ce que l’on a entre les mains, peut-être pas Dieu, se disait-il encore, mais sans doute la quintessence humaine, ce que l’homme a de mieux en lui, et qui souvent le dépasse, le transcende, où il se reconnaît et où il ne se reconnaît pas, où son humilité devrait faire qu’il s’avoue à lui-même que des choses lui ont été inspirées, qu’il a été conduit à les écrire plus qu’il ne les a écrit, et les croyants s’empresseront de parler de la dictée de Dieu si l’on n’était pas à l’époque de la toute-puissance de l’homme qui n’en reconnaît aucune à Dieu ou à un quelconque esprit qui lui serait supérieur. Mais le lecteur, revenons au lecteur beaucoup plus humble qui ne peut se prévaloir d’un tel ouvrage, il ne peut manquer d’y apprécier ce qu’en aucune conversation il ne lui fut donner de goûter, qu’on arrête alors de lui parler de l’oralité, de cette oralité (qui n’est pas parole divine) si souvent médiocre, vulgaire, grossière, et surtout vide de tout contenu substantiel, qui ne le nourrit pas, et le livre n’est-ce pas cet aliment si recherché et sacré, cette nourriture des dieux, tant après sa lecture (voir même pendant) il peut sentir qu’il s’élève au-dessus de sa condition humaine, et aussi que quelque chose lui parle, pas qu’on lui parle, de l’intérieur, pas de l’extérieur, qu’il renoue lui aussi avec cette intériorité, et qui sait où se cache Dieu, s’il ne se cache pas en l’homme et qu’en parlant (comme dit le poète) avec cet homme qui l’accompagne il ne le rejoindra pas.
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