Comme je le voyais toujours un livre à la main je finis par lui demander ce qu’il pouvait bien y trouver dans les livres qui puisse autant l’intéresser que ça. Oh ! rien que des raseurs qu’il me dit, c’est pour ça qu’ils écrivent parce qu’on se lasserait vite de les écouter tandis que si c’est écrit on prend ça plus au sérieux, on prend un peu plus le temps, on se dit : c’est écrit quoi, et tout le monde n’écrit pas, en tout cas pas comme ça, pas comme eux ; alors ils en profitent les salauds pour vous raconter tout ce qui leur passe par la tête ; ils ont un trop plein et ils le déversent sur vous leur trop plein, et ils font en sorte qu’on ne disent pas que c’est eux mais leurs personnages. Mais on voit bien nous, qu’il disait, que les personnages ne sont que des prétextes à dire ce qu’ils ont envie de dire et sont bien content de pouvoir dire grâce aux personnages, sans les personnages ils ne seraient rien, et ça aussi ils le savent bien car ils font tout pour les rendre crédibles leurs personnages, les personnages c’est la crédibilité du romancier, et ils jouent gros là dessus, ils peuvent tout perdre s’il est pas bien réussi leur personnage ; pareil pour l’action, enfin pour l’intrigue qu’on dit. Mais tout ça, qu’il disait, c’est que pour appâter le péquenot moyen, enfin, le lecteur ordinaire ; les grands auteurs qu’on les appellent, les grands auteurs, mais ce sont aussi les moins lus à cause de ce qu’ils ne se donnent même plus cette peine là : ils débitent directe tout ce qu’ils ont pu emmagasiner et qu’ils auraient trop peur sans quoi d’oublier et qu’ils s’empressent de retranscrire sur la page et de vous en farcir le crâne avec, et beaucoup qui les ont lus ont pris la grosse tête après. Lui, personnellement, il pouvait plus vivre sans, c’était disait-il, comme vivre en état de manque. Dans son esprit y aurait comme des blancs et ils avaient trouvé moyen des les noircir, il disait noircir plutôt que remplir sans doute pour ces pages noircies d’encre qu’il lisait. Mais il se sentait plutôt pauvre d’esprit après, quand on dit que ça enrichit de lire, et il aurait dit lui que sa tête avait rétrécie après, car il s’était senti un instant penser autrement qu’il ne pensait, et c’est ce retour à son ancienne pauvreté d’esprit qu’il ressentait maintenant comme intolérable et faisait, disait-il, qu’on lit et relit et lit et relit et voudrait ne plus s’arrêter de lire pour ne plus s’arrêter de penser autrement qu’on ne pense qui est penser pauvrement. Y me conseillait pas de lire. C’est un assujettissement volontaire mais un assujettissement qui disait. Vaut mieux pas commencer. Vaut mieux pas se laisser subjuguer. Parce que c’est ça qui arrive. Imaginez quelqu’un qui vous parle comme ça, vous laissez tomber. De quelqu’un qui vous saoule ne dites-vous pas qu’il parle comme un livre et c’est pas un compliment que vous lui faites. Très vite, vous pouvez me croire, me disait-il, les livres se mettent à parler comme des livres parce qu’y a personne qui oserait vous parlez comme ça, vous l’écouteriez pas. Alors y en a qui ont trouvé cette astuce pour que vous les écoutiez et c’est d’écrire des livres. Y avait pas moyen de vous piéger autrement et de faire les intéressants autrement et à vos dépens. A un moment, qu’il disait encore, il faut se révolter. Ben non, le lecteur c’est un adulateur, un adorateur, tout sauf un révolté. A lui qu’il disait ça le poussait à la révolte. Tout son esprit entrait en ébullition. Il en avait des démangeaisons de neurones à chaque fois qu’il lisait. Souvent il levait la tête du livre. Il n’en pouvait plus. Pour qui y se prenait celui-là pour lui parler comme ça, et ça pouvait être familièrement, il n’aimait pas non plus trop qu'on soit familier avec lui alors qu'on ne le connaissait même pas, que c'était comme le prendre de haut ; mais il était pris de toute façon, de haut ou de bas, piégé, et revenait vite à sa lecture. Sa révolte c’était donc que des mouvements d’humeurs alors. Non, pas que ça, pas que ça, qui me disait, et on voyait bien qu’il voulait me l’expliquer mais pensait que je ne comprendrais pas ; comme un amour blessé qu’il finit par lâcher, vous en attendiez plus toujours plus et c’est que des mots que des mots que des mots…
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire