Il m’est apparu tandis que je lisais que l’auteur ne s’adressait pas au lecteur mais à moi. J’entends par là qu’il peut très bien ignorer qui je suis mais qu’il ne s’adresse pas pour autant à un lecteur en général sinon à quelqu’un en particulier. Si cela peut paraître une évidence il n’empêche que toute la critique actuelle et toutes les interprétations de ladite critique se fonde sur un lecteur en général qui est autant une abstraction que l’homme considéré en général ou dans sa définition plutôt que dans ce qui le caractérise en particulier et par là même le distingue de tout autre homme que lui-même. C’est que l’auteur dans sa singularité, dans tous ce qui le caractérise en particulier, ne peut pas s’adresser à un être pluriel sinon singulier, et aussi particulier qu’il est lui-même particulier. Allez savoir qui c’est ? Il ne le sait pas plus que vous. Mais il ne répond pas davantage à une catégorie de lecteurs, il n’est pas ciblé. On parle ici d’auteur véritable. Cette impression qu’à donc tout lecteur que l’on s’adresse à lui en particulier n’est pas fausse. Ce qui est étrange c’est qu’il n’est pas utile pour cela de le connaître. Que connaît-on de l’autre sinon une apparence. Or c’est à l’être intérieur que parle l’auteur et cet être intérieur est toujours singulier, a ses particularités ; et c’est dans sa singularité, et c’est dans ses particularités, qu’il reçoit l’auteur avec cette impression bien connue qu’il lui parle. C’est pourquoi il ne se retrouve jamais complètement dans ce que disent les critiques de ce qu’il a lu. Comment le pourrait-il si les critiques ont une vision générale, si les critiques ont une vision thématique, si les critiques ont une vision didactique, si les critiques ont une vision objective, fort intéressante certes, mais peu personnelle ; et c’est toute la différence entre l’auteur et les critiques : ils n’écrivent pas de la même façon ; et c’est toute la différence entre le lecteur et les critiques : ils ne lisent pas de la même façon. Il n’y a pas cette distance. Il n’y a pas plus de distance entre un auteur et son lecteur qu’entre deux bons amis, qu’entre deux bons amants ; et ce que fait l’amitié, et ce que fait l’amour, pour rapprocher les êtres, c’est ce que fait la littérature pour rapprocher un auteur de son lecteur ; et en tant que tel cela ne s’explique pas davantage. Je ne pourrais cependant réfréner plus longtemps l’envie de crier : et l’homme est passé ! Sans doute est-ce ce que les chrétiens veulent exprimer quand ils disent que le verbe s’est fait chair, mais quant à moi je préfère m’en tenir à dire : que l’homme est passé ! Car l’homme ne peut saluer que l’homme. Et le lecteur salue l’auteur ou lui rend son salut, car c’est bien à lui et à lui seul qu’il s’est adressé.
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