jeudi 27 mai 2021

Le mode de vie individuel

 

La culture est un bien collectif que l’on goûte individuellement, cet heureux mariage de l’individu à la société le fait se sentir plus libre à chaque fois qu’il y montre davantage son attachement, sa dépendance. Il ne souffre pas de ce paradoxe comme le forçat de ses chaînes, il les porte librement, on pourrait même dire joyeusement, avec bonheur, et s’il oublie cette attache (qu’on voudrait) profonde on la lui rappelle. Ce qui nous aurait le plus manqué dernièrement ce serait la culture et en même temps ce serait ce qui a permis de garder le lien (ce lien invisible qui nous lie). Quand bien même nous rejetterions toutes les institutions nous ne rejetterions pas l’institution culturelle. C’est qu’elle ne nous empêche pas d’être chacun dans son coin avec son bouquin, c’est-à-dire de la vivre individuellement cette culture et de se bercer de l’illusion de n’avoir affaire qu’à un auteur (autre libre penseur comme nous) quand il faut au préalable que cet auteur ait été reconnu par la société, la société qu’y a réussi avec lui comme avec nous ce tour de force ou de passe-passe, cette mystification de l’être libre et indépendant. Au même titre que l’on croit être seul sur la route au volant de sa voiture comme nous montre la publicité, quand il y a des millions de voitures et un code de la route. La société serait au contraire partout présente et ne ferait que voiler sa présence pourquoi sinon parce que sentie comme pesante et indésirable. Il faut que l’individu règne et le règne de l’individu serait une société individualiste, c’est ce qu’on lui reproche, de s’être pliée jusque-là à la volonté de l’homme, de s’être soumise jusque-là à sa toute puissance, mais l’on sait combien cette soumission est relative, comme notre liberté, combien elle est plus une impression, un ressenti personnel, qu’une réalité. On dira tout au plus que la société nous permet un mode de vie individuel et qui a goûté à ce mode de vie ne peut plus revenir en arrière.

Je vais faire un petit détour par la Calédonie où j’y ai connu à la fois l’internat et les Kanaks. On voit les Kanaks vivant en tribu et il en reste en effet pas mal, et la coutume. Les Kanaks sont aussi attachés à leur coutume que nous sommes attachés à notre culture. La coutume les renvoie à un mode de vie qui est à l’opposé de notre mode de vie individuel. Les terres de la coutume appartiennent à la tribu. Quand on sait que la propriété (individuelle) est au fondement de notre société. Mais voilà les Kanaks ont goûté à notre mode de vie individuel. Souvent on dit que les blancs ont apportés aux "peuples premiers" l’alcool, les maladies, en premier viendrait la maladie de l’argent. On ne peut pas le nier mais c’est oublier surtout qu’on leur a permis de goûter au mode de vie individuel dont, comme dit précédemment, après on ne peut plus revenir en arrière. Et les vieux se plaignent déjà que les jeunes quittent la tribu et ne suivent plus la coutume et les lois coutumières qu’ils sont censés ne pas ignorer au même titre que nous nos lois (nul n’ait censé ignorer la loi). Mais la différence entre eux et nous (et il est bon d’insister là-dessus) c’est que leur attachement à la coutume est aussi fort sinon plus fort que notre attachement à la culture, tandis qu’il n’y a rien de plus faible que notre attachement à la loi (qui sait si son affaiblissement ne serait pas de ce que les lois aient déserté le champ de la culture et se faisant de plus en plus individuelles celui de la société, comme quoi société et culture ne ferait qu’un, du moins à l’origine). Donc l’homme blanc par ses lois individuelles s’en prend aux lois coutumières, c’est-à-dire à la fois à la société et la culture Kanak. Cependant le vers est dans le fruit comme on dit, les Kanaks (et les plus instruits parmi eux) ont goûté aussi à notre mode de vie individuel. Ainsi mon correspondant à Nouméa où j’étais interne : Abel Wadra. J’aime dire ce nom et que la postérité en conserve la mémoire. Abel Wadra était un homme simple et bon qui avait goûté au mode de vie de l’homme blanc (le zoreil en NC). C’est lui qui venait me chercher à l’internat pour m’emmener chez lui. Chez lui, c’était un appartement où il y avait sa femme, un fils, et souvent des hommes de la tribu de sa femme quand ce n’était pas de la sienne. En un mot, Abel Wadra qui sans doute aurait aimé vivre tranquille avec sa jolie petite femme et son gentil petit fils, ce qui est un mode de vie que non seulement nous connaissons mais chérissons, devait supporter la présence de petits blancs (mon frère et moi) mais aussi des hommes de la tribu quand bon leur semblait de débarquer chez lui. Abel Wadra respectait donc encore, et plus que respectait aimait (comme on aime la culture mais ici la culture ne fait qu’un avec l’humain, le groupe, la société de l’humain) la coutume et s’y soumettait. Mais laissons là Abel Wadra, qu’il repose en paix avec les siens qu’il a maintenant rejoins ( les Kanaks rejoignent les ancêtres qui là encore s’opposeraient à un dieu tout puissant (l’individu dieu) mais aussi Dieu car Abel Wadra était un Kanak chrétien).

A l’internat je devais retrouver mes petits camarades Kanaks qui y étaient tout aussi malheureux que moi. L’internat n’était pas la tribu. Voilà cette forme collective si vantée par une société qui a définitivement perdu le sens de la collectivité ou du collectif comme on se plait à le dire sans avoir aucune idée de ce qu’il en était dans le sentiment et le vécu de ceux qui appartenaient à de telles sociétés, de comment il fallait être façonné et de comment on ne l’est plus pour pouvoir l’apprécier et le vivre. On sait ce que le collectivisme en tant que régime politique a donné. Encore une fois : on ne peut pas revenir en arrière. Si c’était un paradis qu’on a quitté (si paradis il y a) c’est un enfer qu’il nous faudrait vivre si l’on nous y obligeait. Et on ne l’était pas moins à l’internat obligé de le vivre cet enfer les Kanaks et moi. Le problème du mode de vie individuel est non pas qu’il soit un mode de vie individuel, comme on lui reproche trop, mais qu’il ne soit pas unanimement partagé, qui est ce que véritablement on lui reproche. Quel est le gosse qui voudrait quitter ses parents pour se retrouver en internat ? Quel est le vieux qui voudrait aller en maison de retraite s’il peut rester tranquillement chez lui ? Quel est celui qui préfèrerait manger à la cantine, au réfectoire, que chez lui ? Quel est celui qui préfère dormir dans des dortoirs que dans sa chambre, vivre en casernement que chez lui. Certains y sont contraints qui ne sont pas les plus riches d’entre nous. Le mode de vie individuel peut être considéré comme un mode de vie privilégié et lui en voulant on en veut aux privilégiés mais pas à ce mode de vie. Les dirigeants du parti en Union Soviétique vivaient dans des datchas et pas dans des kolkhozes. Je ne crois pas non plus que le petit d’Abel Wadra, qui doit être grand aujourd’hui, veuille retourner à la tribu et doute qu’il soit aussi bien disposé que son père pour la souffrir chez lui, et je dis bien souffrir, que son père en souffrait déjà pour avoir goûté au mode de vie individuel.

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