dimanche 4 avril 2021

Le Rapporteur (et ce qu'il rapporta de l'histoire et de la politique des hommes)

 

Le Rapporteur prit une telle confiance en lui qu’un jour, alors qu’on lui demandait de rapporter ce qu’il savait de l’histoire et de la politique des hommes, et comme il manquait sur le sujet— il faut rappeler qu’on l’avait choisi pour son ignorance, s’assurant ainsi qu’il ne pourrait dire que ce qu’il voyait et entendait — de toutes connaissances savantes il ne s’en sentit que plus libre et partit dans des divagations qui ne pouvaient que donner naissance à ce qu’on pourrait appeler un récit ou fiction « historico-politique » qui présentait je ne sais si l’avantage ou l’inconvénient de prendre le contre-pied de ce que les extraterrestres avaient pu apprendre sur le gouvernement des hommes grâce aux nombreux et doctes ouvrages qui se trouvaient en leur possession.

Lors de sa venue sur terre on n’avait pas cessé de lui parler des puissances de l’argent, rapporta t-il. Ce devait être des puissances invisibles à l’égal de ces dieux dont il avait aussi souvent entendu parler et pas davantage vus. Ces puissances de l’argent étaient susceptibles de gouverner le monde. Quant à lui, tout ce qu’il pouvait en dire de ces puissances de l’argent c’est qu’elles avaient l’intelligence suffisante de ne pas le faire de façon trop directe et ostentatoire. Ce qui n’était pas le cas, ajouta t-il, de toute personne qui, se sentant un peu en fond, n’avait de hâte qu’on le remarqua. Il fallait donc qu’il s’agisse de gens très, très, riches, pour qu’ils n’aient plus à le montrer, et c’était bien là leur toute puissance qui serait comme celle du vent qui n’a pas besoin qu’on le voit pour souffler. Ce qui ne les avait pas empêcher de connaître une longue errance ni ne leur avait permis d’éviter beaucoup d’égarements à travers les âges jusqu’à trouver le type de gouvernement où l’on pu le moins suspecter leur présence et leur volonté, et encore moins l’entraver. Ils ne trouvèrent en effet pendant fort longtemps rien de mieux, cela n’était-il pas bête ? que de mettre une seule personne à la tête d’un pays et, pour asseoir à la fois son autorité et leur puissance invisible, de le dire de droit divin. Mais, comme cela ne pouvait manquer de se voir et se vit à plusieurs reprises, qu’il était mortel, lui autant que sa longue lignée, dont le dernier finit par perdre la tête en même temps que la vie, il leur fallut penser à autre chose. Les puissances de l’argent s’entêtèrent cependant  encore à rassembler le pouvoir aux mains d’un seul homme, qu’on appela tyran, despote, ou dictateur, avant de le remettre aux mains de plusieurs hommes quoique toujours formant un nombre très limité. Ces derniers non plus ne purent le conserver très longtemps quoique ce temps paru à son tour que trop long aux hommes qu’ils gouvernaient. 

Le Rapporteur eut néanmoins la chance de connaître, et les extraterrestres avaient maintenant la chance qu’il leur rapporte, ce qu’était le meilleur gouvernement des hommes. Eh bien, c’était, déclara t-il, rien d’autre que celui des masses et de l’opinion. Les puissances de l’argent auraient perdu trop d’argent et trop de temps, ce qui revient aussi à dire trop d’argent (selon les dires mêmes des hommes), en mettant le pouvoir entre les mains d’un seul homme comme de plusieurs hommes. Ce serait désormais tous les hommes, les masses et leur opinion qui gouverneraient le monde. Et, bien entendu, derrière, et plus invisibles que jamais, il y aurait toujours les puissances de l’argent. C’est pourquoi, expliqua le Rapporteur, quand il vint sur terre il trouva des amuseurs qui n’étaient plus des amuseurs du roi mais des amuseurs des masses ; des troubadours qui ne voulaient plus jouer pour la Cour mais pour les masses ; c’est aussi pour les masses que l’on écrivait des livres et que l’on faisait des films, pour leur plaire plutôt que pour plaire à un roi ou à un président. Le règne de quelques uns vers qui tout le monde se tournerait et pour qui tout serait fait : des choses les plus sérieuses aux choses les plus divertissantes était bel et bien terminé. Maintenant tout le monde disait penser et agir pour les masses et répondre aux masses, ce qui était satisfaire leurs désirs comme leur opinion. Il était très mal venu et très peu convenu de prétendre le contraire. Tout le monde s’en gardait bien. Il n’y avait pas jusqu’aux savants qui n’avaient à la bouche que le mot de divulgation, qui n’avaient donc d’autre prétention que de dire au vulgaire, c’est-à-dire aux masses, ce qu’ils savaient. Et bien que les masses ne soient plus si ignorantes jamais tout le monde n’avait autant prétendu l’être. Le Rapporteur rapportait ainsi avoir entendu souvent dire : tout ce que je sais c’est que je ne sais rien, qui paraissait être reçu comme une parole pleine de sagesse et d’humilité, et s’adressant de toute évidence aux masses toujours considérées comme ignorantes. Tout le monde et jusqu’aux plus savants n’avaient de hâte que de reconnaître son ignorance. Le Rapporteur il est vrai ne pu que s’en féliciter car il était bien parmi les plus ignorants des ignorants.

Les puissances de l’argent, poursuivit le Rapporteur, n’auraient jamais penser à une pareille aubaine et pour cela avaient tant tardé à donner aux masses et à l’opinion le gouvernement du monde, tant il pouvait paraître à première vue qu’elles leur échapperaient alors qu’elles se trouvaient ainsi et paradoxalement le plus à leur merci. Cela s’expliquait bien sûr par des moyens techniques et de communications soi-disant mis au service des masses et de l’opinion. On n’aurait pu dire non plus, il est vrai, qu’avant leur existence elles eussent existé ces masses et cette opinion. Comment les puissances de l’argent auraient-elles pu alors le prévoir ? Il n’était pas non plus aussi simple de mettre un roi ou un dictateur au pouvoir que d’y mettre les masses et l’opinion qui est ce que jusque-là les puissances de l’argent avaient le plus craint. Il restait d’ailleurs sûrement un peu en elles de cette crainte et de ce ressentiment qui les faisaient agir parfois de façon aussi imprévisible que bête et méchante avant de se soumettre à nouveau au dictat des masses et de l’opinion qui était la meilleure façon pour elles de s’enrichir à leur dépends, n’était-ce pas là l’unique volonté des puissances de l’argent ? Car il fallait qu’elles n’en eussent qu’une de volonté : celle de faire de l’argent ; était déjà de trop que de vouloir blanchir cet argent, ce qui les feraient immanquablement retomber dans l’éthique et dans la politique dont elles semblaient pour lors et par conséquent bien se moquer comme des scandales qu’elles pouvaient provoquer. Et le Rapporteur pouvait ainsi conclure en rapportant qu’on se moquait autant de toute autorité morale que politique et que les histoires que l’on se racontait avaient pris le dessus sur l’Histoire avec un grand H à laquelle plus personne n’était plus vraiment attentif, prises comme elles étaient prises les masses dans le tourbillon du quotidien qui était aussi celui des affaires comme de l’actualité, chacune propre à entretenir l’opinion et le divertissement.

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