Et s’il y avait un dernier mépris de l’homme qui serait le mépris de l’intelligence. Il n’y a de philosophes que de l’idée, du concept, et de la raison. Il n’y a d’explication de l’histoire des hommes comme des évènements qui la jalonnent que rationnelle, qu’on les appelle donc historiques ou économiques. Mais c’est bien toujours l’homme qui agit et qu’est-ce qui meut l’homme sinon ce qui l’émeut. La télé, le cinéma, qui ne jouent que sur les émotions l’ont bien compris ; et les hommes de notre temps voient plus la télé et regardent plus de films qu’ils ne lisent de livres d’histoire ou de philosophie. Il manque une histoire et une philosophie des émotions. Cette histoire et cette philosophie des émotions seront l’histoire et la philosophie des hommes. Plus que les idées, plus que l’idéal, plus que la raison, c’est l’émotion qui l’emporte souvent, pour ne pas dire toujours. Si l’homme n’est pas ému par une cause, cette cause n’est pas la cause de l’homme ; et l’on se trompe quand on pense que l’argent (l’économie) est la cause de l’homme, elle est la cause du mercenaire : de l’homme qui s’est vendu pour de l’argent ou fait acheter comme l’on achète une marchandise, elle est la cause de l’homme marchandise dans un monde de la marchandisation, certes, mais qui croit en l’homme sait que l’homme ne sera jamais qu’une marchandise et pour cela il suffit seulement qu’il s’émeuve quand une marchandise n’a pas d’émotion. Ce n’est donc pas sur l’intelligence de l’homme qu’il faut compter (comme on y compte trop) car elle n'est que calcul, pas plus que sur les idées qu’on s’applique à lui inculquer ; tout cela ne tient pas devant la plus petite étincelle d’émotion qui finit par embraser tout l’homme et se propage comme se propage le feu et c’est bientôt un incendie qui ravage tout sur son passage. On a trop oublié l’homme et en oubliant l’homme on a oublié le poids des émotions dans la vie de l’homme et non seulement de l’homme mais de la société des hommes ; parce qu’on a aussi oublié que la société était la société des hommes en oubliant leurs émotions (dans notre administration, dans notre bureaucratie, qui toutes deux prétendent traiter l’homme, quel homme ?). On accorde aussi une trop grande importance et a une trop grande foi en l’intelligence quand elle est trompée, abusée, et fait l’objet de toute sorte de mystification. Je ne crois pas que l’on puisse aussi facilement se jouer des émotions comme l’on prétend le faire, comme l’on prétend avoir le pouvoir de le faire. Si ce qui se passe loin de nous peut se passer c’est parce qu’il est difficile de nous en émouvoir. L’émotion a rapport au corps de l’homme. C’est tout le corps de l’homme qui est ébranlé (pas seulement ses yeux qui pleurent) et se met en mouvement quand il est saisi par une émotion vraie (faut-il le préciser ?). Que se le disent ceux qui prétendent faire pleurer dans les chaumières. Certes, ils le peuvent mais leur pouvoir s’arrête là et il n’est que superficiel et il ne dure que ce que dure un film. A ce propos il y a deux lectures que je voudrais rapporter ici parce qu’elles partent du vécu de l’homme. La première je la tiens des Gloses de Eugenio d’Ors qui, tandis que la guerre sévissait en Europe et qu’il se tenait bien au chaud chez lui, vit passer devant sa fenêtre une pauvre femme marchant derrière une charrette qui contenait tous ses meubles, elle déménageait. Après une allusion rapide aux désastres plus grands de la guerre mais qui n’arrivait pas jusqu’à sa fenêtre il écrit : « Sí, pero todo esto viene en noticias. Lo de la mujer es una visión. Le vemos la cara, le vemos los ojos, le vemos las greñas » que tandis que la guerre est rapportée par les actualités cette femme il la voit de ses propres yeux. Le spectacle de la misère pas plus que le spectacle de la guerre n’est la guerre ni la misère, et ce sont ces deux dernières qui sont insupportables à l’homme, parce qu’elles ne se tiennent pas éloignées de lui, n’en sont pas séparées ; elles n’impliquent pas seulement son esprit mais par leur proximité ou en ce qu’elles l’atteignent, son corps aussi. Il y a autre chose encore, mais cette autre chose c’est la deuxième lecture, celle de Simone Weil dans La Personne et le Sacré qui en parle sans en parler, de l’émotion. Le sacré fait trop référence à une divinité où à ce qu’il y aurait de divin en l’homme. Et pas plus que l’homme ne sera jamais une marchandise, un objet inanimé, tant qu’il sera animé par des émotions, pas plus on ne pourra trouver en lui autre chose que l’homme, que de l’homme en l’homme. L’art désacralisé produit autant d’émotions en l’homme que l’art sacré ; un tableau de maître qu’une cathédrale ; une musique sacrée qu’une musique profane. Et ce qui frappe l’homme plus que le sentiment de Dieu c’est bien le sentiment d’injustice, cause chez lui de beaucoup d’émotion au sens de la définition la plus plate du dictionnaire : trouble, agitation passagère provoquée par la joie, la surprise, la peur, etc… et c’en est assez pour une révolution, une manifestation de l’homme dépassé par ces émotions dit-on, et c’est bien mal le dire, corrigeons, et que ces émotions font se dépasser. Voilà, si l’on veut parler de transcendance, la véritable transcendance de l’homme et ce n’est pas le petit ou le grand calcul mais toujours mesquin de l’intelligence qui peut le transcender à l’homme. « Il y a (écrit merveilleusement bien et si justement Simone Weil) depuis la petite enfance jusqu’à la tombe, au fond du cœur de tout être humain, quelque chose qui, malgré toute l’expérience des crimes commis, soufferts et observés, s’attend invinciblement à ce qu’on lui fasse du bien et non du mal (et elle aurait dû s’arrêter là). C’est cela avant toute chose qui est sacré en tout être humain » Non, cela ne relève pas du sacré mais de l’émotion que jamais ne réveille plus en l’humain que le sentiment d’injustice parce que, et c’est très justement vu, au fond du cœur humain il y a quelque chose qui s’attend à ce qu’on lui fasse du bien, ou encore, qui ne peut pas comprendre qu’on lui fasse du mal, ce qui est une injustice (et cela peut ne pas l’être devant la loi mais dans son cœur qui se soulève et soulève l’homme). Devant la banalité du mal les intelligences se sont tues tout comme la société et ses lois parce qu’il n’y a que cette partie du cœur qui crie contre le mal. Seulement, et il me faut à nouveau citer Simone Weil : « Chez ceux qui ont subi trop de coups, comme les esclaves, cette partie du cœur que le mal infligé fait crier de surprise semble morte. Mais elle ne l’est jamais tout à fait. Seulement elle ne peut plus crier. Elle est établie dans un état de gémissement sourd et ininterrompu. » Comme Simone Weil il faudrait en appeler à écouter non seulement l’intelligence de l’homme qui peut indéterminément être mise au service du bien comme du mal mais aussi et surtout le cœur de l’homme dans ce qu’il a de plus inaudible parce que c’est aussi dans ce qu’il a de plus authentique et ce qu’il y a de plus authentique en l’homme c’est le bien, le juste, non pas le sacré. Beaucoup ont ou prennent un air intelligent mais qui irait prendre un air blessé ? Quant à ceux qui l’ont, ils cherchent plutôt à le cacher. C’est qu’il y a un dernier mépris de l’homme qui est le mépris de l’intelligence « Rien n’est plus affreux par exemple (écrira encore Simone Weil) que de voir en correctionnelle un malheureux balbutier devant un magistrat qui fait en langage élégant de fines plaisanteries. » Il se croit très intelligent et il se peut en effet qu’il le soit, mais ce n’est pas son intelligence qui le rend humain sinon plutôt l’absence de sensibilité qui le rendrait inhumain.
Il ne faut pas voir ici le procès de l’intelligence mais que le retour à l’homme implique un retour à ce qu’il y a en l’homme, je ne dirais pas avec Simone Weil de plus sacré, mais de plus humain : son cœur, sa sensibilité, l’émotion authentiquement humaine : celle qui l’ébranle et l’ébranlera toujours au point de faire chavirer tout ce qui le contient en deçà de ce qu’il est : un homme (car sa colère peut être pire que celle des dieux car c’est ici et maintenant qu’elle s’exerce). On peut ne pas croire en Dieu mais il est impossible de ne pas croire en l’homme. Malheureusement beaucoup de personnes dites intelligentes ( et elles le sont assurément) tombent dans cette erreur qui est l’illusion du pouvoir quand jamais rien ne contient l’homme trop longtemps, et ce qui se rebelle en l’homme c’est encore l’homme, l’homme blessé, l’homme bafoué dans sa nature d’homme et qui, plus qu’il est dépassé par l’émotion, l’émotion fait se dépasser au-delà de la limite du raisonnable, au-delà même de la limite de sa propre vie, car il en va ainsi de la nature de l’homme qu’elle ne peut pas se passer de lui mais bien de celui qui ne serait plus un homme, l’homme ne peut pas nier l’homme en lui, il ne peut pas être autrement qu’homme et c’est ainsi qu’il ne peut y avoir non plus de société qui ne soit une société d’hommes, c'est-à-dire sans cœur, sans émotions.
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