jeudi 25 mars 2021

Retour à l'homme (et les vues de l'esprit)

 

Il y a des vues de l’esprit qu’on ne peut que partager quand on considère la hauteur d’où elles procèdent et le vaste champ d’horizon qu’elles ouvrent, c’est-à-dire ce qu’elles nous donnent à voir, et nous sommes comme placés devant un panorama qu’on ne peut qu’admirer de là où on le voit et c’est comme une vue du ciel sur la terre des hommes. Ces vues de l’esprit sont aussi comme des mécaniques bien huilées, pas de ces locomotives poussives, et qui avec elles amènent tout un train d’idées des plus simples aux plus sophistiquées, mais qu’un petit rien pourrait faire dérailler et c’est ce qu’avec soin et par un acharnement dissimulé à rester sur les voies l’auteur évite.

Il faut dire encore que quand on est de plain-pied en prise avec la réalité les choses nous apparaissent tout autrement et c’est pourquoi cette élévation de l’esprit nous plait tant, nous subjugue au point de nous donner pour vrai ce qu’elle voit plus que ce que nous voyons, elle s’impose à nous de toute la hauteur de son point de vue. C’est ainsi que s’est imposée à moi La Société du Spectacle de Guy Debord mais, comme je suis entouré de personnes qui ne quittent jamais le plancher des vaches, je retrouvais un point de vue plus terre à terre et plus rassurant en cela qu’il donne moins le vertige, et comme il n’était pas non plus dépourvu d’humour je finis par l’adopter. Non, ce serait mentir. Il m’en fallut plus. 

Il fallut que je réalise que s’opposait à ces vues de l’esprit le vécu des hommes. Et je crois que c’est ce qu’il faut toujours opposer avant de s’envoler à des hauteurs insoupçonnées du commun des mortels. C’est donc ce que je vais taché de faire risquant par là même, et que Guy Debord me pardonne, de rétrécir la portée d’un ouvrage pour le ramener à nous. Il le faut cependant car il brasse trop d’air, à un champ de vision trop ouvert, qui n’est pas le champ de vision de tout un chacun ; on a mal aux yeux à voir les choses de la sorte, c’est à en pleurer. Et de ce dont j’allais pleurer les personnes à mes côtés rigolaient, c’est ce qui me fit me raviser et sans quoi je ne vous dirais pas ce que j’ai aujourd’hui à vous dire et qui n’est rien d’autre après l’expérience de cette lecture La Société du Spectacle qu’une expérience certes plus terre à terre mais en cela aussi plus humaine et qui me fut rapportée. Commençons par ce que j’ai lu. Encore une fois c’est bien réducteur ce que cette citation (comme un prélèvement de laboratoire) pourra dire de l’immense œuvre de Guy Debord et de ce qu’il appelle la société du spectacle, mais ne pouvant aborder tout l’œuvre restons à ce premier sens de spectacle qui est ce qui se donne à voir :

« La conscience spectatrice, prisonnière d’un univers aplati, borné par l’écran du spectacle, derrière lequel sa propre vie a été déportée, ne connaît plus que les interlocuteurs fictifs… ». Je n’ai prélevé effectivement que ce qui m’intéresse, le reste débordant la conscience spectatrice « …qui l’entretiennent unilatéralement de leur marchandise et de la politique de leur marchandise » qui est ce qui intéresse plus particulièrement la pensée de Guy Debord et sa critique de la société du spectacle mais pas celui qui est devant sa télé, car c’est sur lui que m’a été rapporté et en des termes beaucoup moins dramatiques cette vue de l’esprit qui n’est pourtant pas contestée mais plutôt confirmée par un vécu cependant plus humain et en cela beaucoup moins terrifiant que ce regard porté sur lui. 

Grand Bazar, c’est ainsi qu’on aime à l’appeler entre nous, disait ne pas vouloir manquer le feuilleton d’une série que toute sa famille suivait et, s’il arrivait quelque chose à l’un des personnages de la série tout le monde en parlait comme s’il était arrivé quelque chose à quelqu’un de la famille, disait Grand Bazar en rigolant. Et elle riait déjà de son père, un homme de plus de quatre vingt ans, rien qu’à l’idée qu’il allait lui dire en arrivant ( chez elle en retard pour le feuilleton) si elle savait ce qui était arrivé à … comme s’il se fut agit d’un proche parent. C’est vrai, ponctuait Grand Bazar, qu’ils les suivaient depuis longtemps : en avaient vu naître, en avaient vu mourir ; avaient assisté à des baptêmes, à des mariages, à des enterrements ; et c’était donc un peu comme s’ils (les protagonistes du feuilleton) faisaient partie de leur famille et c’était peut-être cela que l’on appelait une famille élargie (Grand Bazar ne dominait pas plus le concept de société spectacle que celui de famille élargie). 

Voilà ce qui soulèverait l’horreur, la consternation, et sonnerait bien comme une confirmation du concept de société spectacle et de l’aliénation du peuple chez (comment faudrait-il les appeler) les Debordiens ou Situationistes qui prendraient alors tout trop au sérieux et cela seulement et paradoxalement parce que leur point de vue est au-dessus de celui du commun des mortels et sans aucun doute voit plus loin et embrasse davantage, mais à trop vouloir embrasser (c’est bien connu) on n’embrasse plus rien. « Le spectacle (écrit encore Guy Debord), qui est l’effacement des limites du moi et du monde par l’écrasement du moi qu’assiège la présence-absence du monde, est également l’effacement des limites du vrai et du faux par le refoulement de toute vérité vécue sous la présence réelle de la fausseté qu’assure l’organisation de l’apparence » 

Qui a compris quelque chose à ce charabia ? Mais qui a compris quelque chose à ce charabia a compris de grandes choses, et par cette compréhension son esprit s’est élevé à des hauteurs insoupçonnées de la moyenne des gens. Cela dit, il ne sait rien de comment va le monde et de comment va le père de Grand Bazar. Le père de Grand Bazar va bien. Le père de Grand Bazar n’a en effet, pour qui la vu, rien non plus d’une personne effacée qui connaîtrait devant sa télé l’écrasement du moi et quand il affirme quelque chose c'est de toute sa hauteur d'homme qui ne connaît pas d’effacement des limites du moi et du monde. 

Non, les vues de l’esprit qui sont autant de vues du ciel n’ont pas leurs entrées dans ce monde ou, si elle les ont, elles n’en pénètrent pas pour autant le vécu des hommes. Je ne crois pas non plus que « le besoin anormal de représentation compense ici un sentiment torturant d’être en marge de l’existence » (citation du psy Gabel par Debord) mais bien au contraire que Monsieur le père de Grand Bazar ramène tout à sa réalité qui n’a rien à voir avec la réalité de Guy Debord ou des Situationistes qui elle pour être en marge de l’existence ramènerait tout à elle, c’est-à-dire à leur réalité, à leur vérité, qui donne le vertige, qui est comme une vue du ciel et qui est une vue de l’esprit, belle, magnifique, splendide, mais qui ne touche pas terre, et l’on peut l’admirer non pas comme un coucher de soleil mais comme un beau feu d’artifices. Les mots comme des moyens pyrotechniques mis entre les mains de savants artificiers comme Nietzsche et Debord sont comme des gerbes de douleurs et de souffrances qui auraient pris la couleur et l’éclat chatoyant du bonheur qui n'est autre que le bonheur des mots et des idées parce qu'habilement maniées.

Ces vues de l’esprit, je disais, sont aussi comme des mécaniques bien huilées, et, je précisais, qu’un rien cependant pourrait faire dérailler. Quand je dis mécanique je parle de la mécanique du langage ; et quand je dis qu’un rien pourrait faire dérailler c’est d’un mot que je parle, d’un mot à la place d’un autre mot. Dans Commentaires sur la société du spectacle, toujours de Guy Debord (qui aime bien châtie bien) je lis : « Un financier va chanter, un avocat va se faire indicateur de police, un boulanger va exposer ses préférences littéraires, un acteur va gouverner, un cuisinier va philosopher sur les moments de cuisson comme jalons dans l’histoire universelle. » Il faut d’abord avouer que l’on savoure là un moment entraînant (et qui pourrait subjuguer) de la conduite des idées, car ce que nous amène à penser Guy Debord et qui n’est évidemment pas faux (mais qui dit pas faux ne dit pas être vrai ou absolument vrai ce qui est, et cela par contre est vrai, une vue de l’esprit ou du ciel, du ciel des idées) c’est que « la possession d’un statut médiatique a pris une importance infiniment plus grande que la valeur de ce que l’on a été capable de faire réellement ». Il suffit pourtant d’inverser les exemples cités pour tout chambouler et comprendre que si le statut médiatique fait beaucoup il ne peut pas tout et que l’on ne peut pas tant parler non plus « de fin parodique de la division du travail » quand les médias font de plus en plus appel à des experts. Ainsi, si un financier va chanter, il m’étonnerait qu’un chanteur puisse jouer des finances ; qu’un boulanger expose ses préférences littéraires peut se concevoir (n’y a-t-il pas un libre accès de tous à la culture ?) mais il m’étonnerait qu’un littéraire fasse le pain et sa multiplication en direct sur les chaînes télé ; qu’un cuisinier philosophe, cela aussi est possible, et toujours en vertu de la culture pour tous, mais qu’un philosophe cuisine je ne garantie pas les résultats. Michel Cymes qui va quitter le magazine de la Santé était un médecin que je sache et pas un cuisinier ou un acteur.

Certes, la télé, (élargissons) les médias, (élargissons encore) la société du spectacle, peut faire beaucoup de choses mais ne peut pas refaire le monde (ou refaire l’homme), tout au plus interagir sur le monde (ou interagir sur l’homme) mais voilà encore un mot bien savant et dont on doit se méfier comme de tous les mots qui peuvent relever d’une vue de l’esprit, c’est-à-dire élever la nôtre de vue au point qu’elle ne voit plus la réalité comme avant et la croit pour autant changer, ce qui n’est peut-être aussi qu’une illusion optique quand pas plus que le monde l’homme ne changerait jamais et que toujours égal à lui-même il ferait tout bonnement sur la terre son petit bonhomme de chemin. Vu du ciel il est si petit, mais retournons à hauteur d’homme si nous voulons en connaître la véritable grandeur qui est à son échelle et non pas à l’échelle du ciel, quand bien même cela ne fût que le ciel des idées et des vues de l’esprit.

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