dimanche 14 mars 2021

Retour à l'homme (et fin de l'illusion)

 

Tout d’un coup l’homme se réveille. Il est seul. Mais l’homme ne s’est pas encore réveillé. Il y a un homme qui parle. Il pense parler à quelqu’un. Et celui qui sans le voir l’entend pense aussi que cet homme est accompagné. Mais quand il le voit il voit un homme seul qui parle dans son portable. Il y a quelqu’un chez la grand-mère. On entend des voix. Elle vient ouvrir à celui qui frappe à la porte. Il entre. C’était la télé qu’il entendait. La télé qui accompagnera la grand-mère pendant les dix dernières années de sa vie. On est en pleine crise sanitaire. Mais les hommes peuvent continuer à travailler ensemble il y a le télétravail. Mais les hommes peuvent continuer à jouer ensemble, on joue aussi sur Internet. Cet ensemble qui veut de moins en moins dire ensemble entretient cependant la connexion et la connexion l’illusion d’être ensemble. L’habitude d’être ainsi « ensemble » se substitue petit à petit à l’ancienne façon d’être ensemble, tant et si bien que l’on peut imaginer que bientôt la nouvelle façon d’être « ensemble » aura pris le dessus sur l’ancienne façon d’être ensemble : on se passera des sms alors même que l’on pourrait se le dire de vive voix ce que l’on a encore à se dire. Car il se peut aussi que l’on ait de moins en moins de choses à se dire. S’il nous prend tout à coup de n’être plus ensemble que comme le sont les bêtes quand elles sont en troupeaux et que l’on ne peut pas dire vraiment qu’elles communiquent entre elles sinon comme le font les bêtes, ni qu’elles aient voulu être ensemble sinon qu’on les a mis ensemble, qu’elles s’y sont retrouvées ensemble, comme l’on se retrouve ensemble dans les transports publics par exemple. Est-ce que les bêtes parce que mise en troupeau se sentent moins seul pour autant, ou plus ensemble ? Qui connaîtra de plus en plus cette façon d’être mis ensemble aura moins envie de l’être ensemble ? Ou il se connectera à un autre ensemble, le deuxième ensemble qui rivalisera avec le premier ensemble, et sans nul doute l’emportera ? On se tromperait quand on parle d’Internet comme d’un refuge quand il faudrait déjà le voir comme le triomphe du deuxième être ensemble sur le premier être ensemble. Le premier être ensemble qui ressemble de plus en plus à être en troupeau. Car à part pour « bouffer » ou pour « baiser » ou pour nous déplacer d’un lieu de bouffe à un lieu de baise ou réciproquement, ce que nous pouvons aussi faire en troupeau, savons nous être ensemble autrement ? Que nous reste t-il à faire ensemble et que nous reste t-il à nous dire ? Que savons nous encore de ce qui se perd si ce qui se perd appartient déjà à l’ancienne façon d’être ensemble dont nous ignorerions tout ? La grand-mère déjà laissait la télé allumée quand elle recevait chez elle. L’enfant qui joue avec d’autres enfants souvent joue sur Internet où il continuera à jouer tout seul et où il jouait déjà tout seul avant que les autres enfants ne viennent avec lui jouer. Peut-on encore dire qu’ils sont ensemble et si on peut le dire on peut aussi dire que cette façon d’être ensemble n’a plus rien à voir avec ce que l’on appelait avant être ensemble, pour ceux qui s’en souviendrait encore et pourrait comparer ? Certes, on ne peut pas honnêtement en parler comme d’un âge d’or, comme si il y eût un âge d’or d’être ensemble. Cela aurait même toujours posé problème et c’est en cela sans doute que l’on parle d’Internet comme d’un refuge. Internet, entre autre, proposerait une façon d’être ensemble, qui concilierait les avantages d’être seul à ceux d’être ensemble ou, dit autrement, permettrait d’être ensemble sans souffrir les désagréments d’être ensemble. Mais ce qui n’est pas ne peut pas à la fois être et ne pas être : on ne peut pas à la fois être ensemble et ne pas être ensemble ; et l’on ne pourra trop longtemps donner l’illusion d’une présence pour combler l’absence. Le besoin de retour à l’homme se fera nécessairement sentir un jour où l’autre qui marquera alors la fin de l’illusion : tout d’un coup l’homme se réveille. Il est seul.

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