jeudi 4 février 2021

Celui qui se déboutonnait

 

Il y en a qui n’auraient pas honte de se déboutonner devant tout le monde, avait-il entendu dire sur France Culture. Sans doute était-il fait allusion à ceux qui dans leurs écrits se mettaient à nu. Toujours cette fausse pudeur chez le bourgeois qui aimait par ailleurs faire son jogging le corps et les parties bien moulés dans un collant ou dans un club de remise en forme se montrer en justaucorps ou autres tenues plus exhibitionnistes les unes que les autres. La bourgeoisie, se disait-il, qui montre ses dehors de façon si impudique ne voudrait pas que l’on montre ce que l’on porte en soi, comment pourrait-elle alors traiter comme quantité négligeable, pour ne pas dire prendre pour des cons, ceux qui se révèleraient ainsi avoir une pensée propre et plus riche et plus variée que l’infime partie de celle-ci qui est exploitée à des fins de rentabilité. Il le mépriserait donc celui qui lui dirait qu’il se déboutonne devant tout le monde, tout autant qu’il méprisait les formes classiques du roman où l’on se dissimule derrière des personnages, comme si l’on avait encore et toujours à se mettre en scène pour jouer, et c’étaient eux et non pas lui qui s’exhibaient ainsi. Il n’avait jamais aimé les jeux de société. Il ne voulait pas jouer à faire de la littérature. Il n’avait jamais eu l’esprit à jouer. Il préférait inscrire sa pensée dans une expression de boxeur plutôt que dans une expression d’auteur : il avait entendu lors d’une retransmission d’un combat de boxe qu’on pouvait dire qu’on joue au tennis mais pas qu’on joue à la boxe. C’est toujours les plus humble qui s’exposent à prendre des coups, les autres ne font que jouer, que jouer le jeu. Combien de livres n’avait-il pas lu où il avait vu des acteurs plus que des auteurs, jouant le jeu avec plus ou moins de réussite mais toujours sans trop s’exposer, ce n’étaient pas eux qu’ils disaient mais le personnage. Il leur préfèrerait toujours ceux qui s’exposaient, et même s’ils le faisaient avec moins de talent ils le faisaient avec plus d’authenticité. A quoi bon lire si c’est pour retrouver cette mascarade, cette exhibitionnisme, car c’est cela qu’il appelait lui de l’exhibitionnisme : de montrer ses dehors et les dehors de la société plutôt que ses entrailles et les entrailles de la société qui était ce qu’elle ne voulait pas voir, qui était souvent ce qui puait ou pour le moins sentait le renfermé. C’est pourquoi il leur préférait les poètes et les philosophes tant qu’ils ne se dissimulaient pas à leur tour derrière un langage à décrypter qui se révélait être à ses yeux comme un autre code de société, et même si c’était celui de ceux qui pouvaient être en guerre contre cette société ils avançaient masqués. Oui, il préférait les poètes et les philosophes qui parlaient la langue de tous les jours parfois ordinaire, parfois grossière, aux romanciers se prévalant de personnages et de ce qu’ils appelaient les richesses de la langue comme s’il n’y avait de richesses que dans l’artifice. Et puis, à quoi bon lire, à quoi bon écrire, si ce n’est pour que nous soit révéler ou pour révéler au monde extérieur cette intériorité qui est la vraie richesse de chacun et sa vraie beauté, la beauté dans sa nudité, qui peut être aussi comprise comme la laideur de chacun, sa vraie laideur, sa laideur dans toute sa splendeur, dans toute la splendeur de sa nudité. Au lecteur d’en décider. Mais y en avaient-ils qui soient gouvernés par la peur du lecteur, par l’envie de lui plaire, de le séduire, qu’ils entraient immédiatement dans le jeu de la société qui était aussi celui de l’édition, de ceux qui ont pignon sur rue, qui se montrent et font étalage de… Toujours il leur préférerait ceux qui envoient chier le lecteur, qui savent lui dire merde même si c’est avec politesse, avec respect comme on doit en avoir pour soi-même et comme l’on perdu les exhibitionnistes de tous poils qui sont ceux qui croient tout montrer quand ils ne font que montrer des dehors qui ne dérangent que ceux qui tournent la tête mais que tout le monde peut déjà voir ; quand ils n’exposent que ce qui est déjà exposé et par là même ne s’exposent pas à prendre des coups où à rester dans l’ombre, car ils cherchent la lumière. Aux dévots qui ne faisaient que mettre en avant avec une discrétion feinte leur intériorité répondraient aujourd’hui les exhibitionnistes qui ne feraient que mettre en avant leurs extérieurs flatteurs (tenues fluo, décors et personnages haut en couleurs) ; chacun prétendant ainsi vouloir cacher avec pudeur une soi-disant profondeur quand il n’y aurait que vacuité et superficialité, mais jouant parfaitement bien le jeu de la société qui est de montrer ce qui est à montrer tout en faisant semblant de le cacher, et de cacher ce qui n’est pas à montrer tout en faisant semblant de le montrer. Des bandes d’hypocrites qu’ils étaient tous et toujours les mêmes à débiter leurs sornettes apprises par cœur dès l’université ou sur le tas pour les plus doués d’entre eux. Toujours ils lui donnaient l’impression de réciter ou de chanter la même chanson, le même refrain, la même rengaine qui revenait à chaque fois. Les virtuoses du mensonge qui à force d’en jouer le faisaient sonner juste ou ceux qui peignaient si bien le mensonge qu’ils lui donnaient couleur de vérité. Les experts dans l’art de dévoiler tout en voilant, qui plus ils dévoilaient plus ils voilaient. Et leurs voiles étaient chatoyants et c’est ce chatoiement de voiles que l’on appelait beauté de l’art. Le reste n’étant que crudités. Qui aimait encore les crudités et sans trop d’assaisonnement qui viendrait comme tout dénaturer. Quand la plupart, habitués comme on les a habitués, aiment le doux, le sucré, ou le salé. Le très sucré ou le très salé c’est cela qu’il appelait lui exhibitionnisme. Quand ne montrerait que crudités celui qui se déboutonnait.

 

Mais puisque l’on disait de ceux comme lui qu’ils se déboutonnaient il allait dire ses quatre vérités qui seraient comme quatre boutons à déboutonner, ce qui n’était pas grand-chose, car la société lui donnait des boutons, beaucoup de boutons, il se sentait couvert de boutons comme on peut se sentir couvert de mensonges. Commençons par un gros bouton (ou gros mensonge) : la culture pour tous, la culture partagée, c’était que tout le monde lise, que tout le monde aille aux spectacles, en aucune manière que tout le monde écrive ou que tout le monde fasse des spectacles ; quand il n’y avait qu’une culture accaparée par une élite peu nombreuse et peu encline à voir grossir ses rangs qui demandait au plus grand nombre de se cantonner au rôle de lecteur ou de spectateur, de s’émerveiller devant ses œuvres et de les applaudir des deux mains, car faire part de sa réserve serait faire preuve d’un manque de goût certain. Il y en a qui seraient fait pour écrirent des livres et d’autres pour les lire, ce qui revient ni plus ni moins à considérer comme Aristote que par nature les uns soient libres et les autres esclaves. En outre, si le jeu de la culture est un jeu de société il n’est pas pour le moins un jeu interactif, il y aurait plutôt d’un côté ceux qui sont actifs et de l’autre ceux qui sont passifs, et l’on n’aurait pas d’autre choix que de changer de camp mais jamais de changer les données d’une société et de sa culture. Allez, il enlève le deuxième, gros bouton lui aussi, mais il ne jure pas d’aller jusqu’au bout. C’est qu’on s’habitue à ses boutons et qu’on finit même par les aimer et celui de la culture il aimerait encore pouvoir le caresser bien que cela l’irrite aussi à chaque fois de le faire. Le deuxième gros bouton c’est celui des classiques. Qu’appelle t-on un classique sinon un auteur, son œuvre toute entière ou un seul de ses ouvrages qui franchit toutes les barrières : celle du temps principalement mais aussi celle de la langue pour se propager partout dans le monde et dans le temps comme une traînée de poudre. C’est l’idée que l’on s’en fait mais l’on peut s’en faire une autre idée. Celle d’une pensée dont peut s’accommoder et que peut reprendre à son avantage n’importe quelle époque et n’importe quelle société. C’est pourquoi l’on dit que les classiques sont universels, sont toujours vivants, sont toujours d’actualité. En fait, on leur fait dire ce que l’on veut aux classiques. Il n’y a pas plus accommodant qu’un grand classique, avec toutes les époques, avec tous les régimes, il semble s’entendre à merveille. Mais vient-il à peine de dire cela que déjà il a peur de perdre ce deuxième gros bouton qui souvent le démange au point qu’il ne puisse s’empêcher d’y toucher. Il y en a cependant un troisième bouton qui est comme une grosseur et qui est ce lecteur qu’il faut envoyer chier quand on écrit, seulement la précision à faire, c’est que ce lecteur c’est d’abord soi-même par rapport à ses propres écrits, cet amour qui peut nous y attacher comme une mère à ses enfants, une mère pour qui son enfant est toujours le plus beau et le plus intelligent des enfants. Celui qui lui dirait qu’il n’avait pas honte de se déboutonner devant tout le monde ignorerait qu’il puisse faire ce dont peu d’auteurs seraient capables, c’est-à-dire de faire sauter ce bouton de l’attachement à ses propres écrits et que c’était tout à son honneur de le faire sauter ce bouton gros comme une tumeur, en disant que son enfant vaut sans doute plus qu’un autre mais aussi, et là sans aucun doute possible, moins qu’un autre, et que son seul mérite serait de l’avoir mis au monde comme une création capable d’engendrer à son tour d’autres créations dont on ne peut qu’attendre un plus et que c’est en cela qu’elle peut s’inscrire dans la culture et la culture dans un tout et non pas séparée de ce tout comme le nec le plus ultra. Désolé maintenant pour le quatrième bouton, il faisait froid, c’était l’hiver, et il y avait des virus qui traînaient partout, c’était pire que les boutons, alors il préféra finalement ne pas se déboutonner plus.

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