vendredi 6 novembre 2020

La grande plainte

 

Je crois pouvoir goûter au plaisir d’exister, à la douceur de vivre, à l’agrément d’un rapport amiable avec mes semblables grâce à un niveau de vie et un degré de civilisation qui seul auraient rendu tout cela possible. Je crois pouvoir les comparer à ceux de la Grèce Antique et que nous en serions les dignes légataires. Ce que je ne saurais dire maintenant c’est si le grec avait tout comme moi conscience qu’elle reposait tout entière sur une inégalité foncière entre elle et le reste du monde dit barbare et s’en accommodait comme on peut s’en accommoder encore aujourd’hui en disant : ils n’ont qu’à faire comme nous, et qu’ils fermaient leurs frontières comme on ferment les nôtres, et faisaient de ceux qui y sont entrer leurs esclaves comme on fait de ceux qui sont entrés chez nous des sans-papiers.

 

Socrate philosophe grec dont les paroles auraient été reprises par Platon n’aurait rien écrit. Gilles Deleuze philosophe français et contemporain nous a laissé lui des écrits. Mais je préfère vous renvoyez à ce qu’il a dit, faire office de Platon avec Gilles Deleuze en reprenant ses propos, ceux de son abécédaire sur you tube. A l’entendre  est beaucoup moins enviable que celle de l’esclave. « Un esclave il peut être très malheureux il a quand même un statut social » la situation de l'esclave affranchi « à la libération des noirs en Amérique, à l’abolition de l’esclavage on n’a pas encore prévu de statut, il se trouve exclu, ce qu’on interprète bêtement en disant : vous voyez bien ils reviennent comme esclaves. Ils n’ont aucun statut puis ils sont exclus de toute communauté, alors à ce moment là naît la grande plainte ».

 

Tayeb n’arrête pas de se plaindre. Tayeb est sans-papiers. Tayeb se plaint de n’être pas reconnu, de ne pas avoir de statut, d’être exclus de toute communauté. Les services qu’il me rend seul un esclave pourrait me les rendre. Et pas n’importe quel esclave mais un esclave affranchi, car il m’en est reconnaissant comme seul pourrait l’être un esclave affranchi qui revient comme esclave et serait encore tout content qu’on l’accepte comme tel puisque tout statut lui est refusé jusqu’à celui d’esclave qu’il n’a plus. Dix ans déjà qu’il se plaint Tayeb et il semblerait qu’il ne soit pas prêt d’arrêter de se plaindre, que sa situation ne soit pas prête de se régulariser, que sa plainte soit infinie, la grande plainte. Qui voudrait s’occuper de ma femme malade. Tayeb s’en occupe. Je dis que c’est un ami qui m’aide. Mais je serais bien en mal de me trouver un ami qui m’aiderait comme Tayeb m’aide. Et si je peux encore goûté au plaisir d’exister, à la douceur de vivre, à l’agrément d’un rapport amiable avec mes semblables, je le dois à Tayeb.

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