samedi 17 octobre 2020

Le petit être

 

J’ai une tendresse amère pour le petit être. Il faut d’abord savoir qu’il ne peut être autrement : il est le produit de sa société et, sans à priori déterministe, on ne peut négliger une certaine influence de celle-ci sur celui-là. C’était hier et il y avait devant moi un de ces petits êtres comme la société en façonne tant. J’en appréciais néanmoins la singularité. Il n’avait pas encore beaucoup poussé qu’il avait déjà l’attitude d’un homme fait et il me regardait comme l’on regarde un adversaire. J’étais en face de lui et on allait jouer une partie d’échecs. Le dernier jour de club et de cours avant les vacances le professeur laissait jouer ces petits élèves. Il était moins agité que les enfants de son âge ce qui laissait présumer un bon joueur d’échecs. Car dans les vertus de ce noble jeu il y a la concentration et le petit être qui se trouvait devant moi se concentrait en vue de sa partie. Il n’y avait pas d’enjeu. On était là pour s’amuser et il avait l’âge de s’amuser. Sans doute avait-il alors intériorisé le véritable enjeu de la société qui est de gagner. La partie s’engagea mal pour lui sans ébranler pour autant sa volonté de gagner. Il allait perdre cependant. Le professeur décida alors que les parties devaient s’arrêter car il avait organisé et planifié un véritable tournoi et il rappela les règles qui devaient être respectées. Le petit être balaya de la main toutes les pièces qui se trouvaient sur l’échiquier et attendit sans un mot que lui fut révéler le nom de son nouvel adversaire. Il n’avait rien fait là de répréhensible par le règlement. Il avait simplement effacer toute trace sur l’échiquier d’une position qui lui était défavorable quand on avait commandé que les parties devaient être arrêtées pour que d’autres « plus sérieuses » puissent être jouées dans le temps imparti. Sur le plan humain son geste et son attitude sont me semble t-il moins irréprochables. Il ne voulait pas que l’on sache, que l’on voit, qu’il avait perdu. J’en déduisis que c’était « une figure du club ». Une petite figure certes mais qui gagna ensuite les premières parties qu’il eut à jouer et cela dans le plus grand respect de l’art des échecs et de son règlement. Voilà, me dis-je, le produit de l’école des échecs et pour ne pas généraliser : le produit de l’école de la société. Et je sentais en lui cette tension, cette crispation qui ne tenait pas seulement à la partie mais engageait tout son être. On ne peut donc pas lui reprocher le manque d’engagement. C’est le manque de liberté. Déjà, pensais-je, il a une place à tenir vis-à-vis des autres. Déjà, pensais-je, il a une place à tenir dans la société. Il n’éprouve plus sa liberté qui est comme un espace où l’autre comme lui-même peuvent exister. Il n’a de respect que pour le règlement qui est le règlement des échecs et par extension de la société et n’a d’exigences que les exigences de la société et comme but son but : gagner. Ce qu’il avait balayé d’un revers de main c’était sa part d’humanité ou de reconnaissance de l’humain en l'autre et surtout en lui. Je ne peux m'empêcher à la fois d'admirer comme d'avoir pitié du petit être.

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