vendredi 4 septembre 2020

L'autre moi et l'autre lui


Quand on pense notre pensée va d’un autre moi à un autre lui, jamais à un autre autrui. En réalité on n’ignore tout autant qui est moi que qui est l’autre. A se demander si ce ne sont pas deux fictions de cette pensée qui ne va que d’un autre moi à un autre lui qui n’est (par exemple) ni celui qui écrit ni celui qui le lit. Le corps est ce qui nous donne le change. Parce que nous avons un corps nous n’avons plus aucun doute sur celui qui pense et agit, l’action nous confortant encore dans ce sentiment du moi et de l’altérité, de notre connaissance du moi comme de notre connaissance de l’autre. Au point que deux hommes traversés au même moment par la même pensée s’en étonnent. Un instant de doute les a saisi : serait-il une seule et même pensée ? Non ! Bien sûr que non, qu’ils se disent et se rassurent. Ce ne serait que pure coïncidence, même si cette coïncidence vient souvent à se répéter. Puis, il y a toujours ce corps qui est bien là pour dire qu’ils ont été deux à penser. Mais les hommes ne se contentent pas de penser la même chose, mais de sentir et désirer les mêmes choses. Cela ne poserait aucun problème s’il n’y avait qu’une seule matière pensante, qu’un seul corps qui s’entendrait à  sentir ce qu’il sent, à désirer ce qu’il désire, à penser ce qu’il pense et que personne donc ne lui disputerait. Mais voilà il y a plusieurs corps qui s’instituent en tant qu’individualités pensantes et non seulement pensantes mais « sentantes » et désirantes ; et si même elles ne différaient en rien en ce qu’elles pensent, ressentent et désirent, en cela même elles s’opposeraient.

Y a-t-il un  homme qui puisse dire aujourd’hui que cela lui est égal que ce qu’il a fait, dit, écrit ou penser profite à un autre qu’à lui-même, qu’à ce moi qui se sent, qui se pense ? Oui ! diraient beaucoup montrant par-là, qui plus est, leur générosité d’âme. Il n’en est pourtant rien. La preuve c’est qu’ils iront parfois  jusqu'à revendiquer comme leur ce qui a été fait, dit, écrit ou penser par d’autres. Et comment vont-ils le revendiquer ? Par ce qui le plus nous rappelle au corps. Le nom n’est-ce pas le corps du mot ? Ils veulent que l’on retienne leur nom. Cet attachement au nom n’est en effet pas loin de nous rappeler cet attachement au corps en tant que représentant du moi. Il faut reconnaître qu’il est aujourd’hui exacerbé. En fût-il toujours ainsi ? s’il se trouvait que non l’on pourrait remonter aux fondements de l’inégalité parmi les hommes autrement que ne l’a fait Rousseau, car cherchant dans la naissance de ce sentiment, de cette pensée, plus que dans la naissance de la société les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Il n’y a pas si longtemps, allez, quelques siècles seulement, notre littérature n’était pas sans compter de nombreux ouvrages anonymes, c’est-à-dire que personne ne revendiquait, tandis qu’aujourd’hui, signe des temps, de savants érudits n’ont de fin et de peine que de leur trouver un auteur, répondant peut-être par là plus au soucis de leur époque qu’à celui de leur auteur. Ils ne vont même pas jusqu’à imaginer qu’ils puissent être l’œuvre de plusieurs comme l’on ne va pas jusqu’à imaginer que Pasteur n’ait pas été le seul à découvrir le vaccin. Pourtant des tas de gens ne cessent de penser les mêmes choses en même temps, de ressentir les mêmes choses en même temps, de les désirer aussi, mais ne les revendiquent plus qu’à titre individuel, qu’en leur nom, qu’en leur moi. Et si cela était fondé sur une fiction : la fiction du moi qui s’opposerait à une autre fiction, la fiction de l’autre, quand notre pensée va d’un autre moi à un autre lui, jamais à un autre autrui. En réalité on n’ignore tout autant qui est moi que qui est l’autre.

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