Quand on pense notre pensée va d’un autre moi à un autre
lui, jamais à un autre autrui. En réalité on n’ignore tout autant qui est moi
que qui est l’autre. A se demander si ce ne sont pas deux fictions de cette
pensée qui ne va que d’un autre moi à un autre lui qui n’est (par exemple) ni
celui qui écrit ni celui qui le lit. Le corps est ce qui nous donne le
change. Parce que nous avons un corps nous n’avons plus aucun doute sur celui
qui pense et agit, l’action nous confortant encore dans ce sentiment du moi et
de l’altérité, de notre connaissance du moi comme de notre connaissance de
l’autre. Au point que deux hommes traversés au même moment par la même pensée
s’en étonnent. Un instant de doute les a saisi : serait-il une seule et
même pensée ? Non ! Bien sûr que non, qu’ils se disent et se
rassurent. Ce ne serait que pure coïncidence, même si cette coïncidence vient
souvent à se répéter. Puis, il y a toujours ce corps qui est bien là pour dire
qu’ils ont été deux à penser. Mais les hommes ne se contentent pas de penser la
même chose, mais de sentir et désirer les mêmes choses. Cela ne poserait aucun
problème s’il n’y avait qu’une seule matière pensante, qu’un seul corps qui
s’entendrait à sentir ce qu’il sent, à
désirer ce qu’il désire, à penser ce qu’il pense et que personne donc ne lui
disputerait. Mais voilà il y a plusieurs corps qui s’instituent en tant
qu’individualités pensantes et non seulement pensantes mais
« sentantes » et désirantes ; et si même elles ne différaient en
rien en ce qu’elles pensent, ressentent et désirent, en cela même elles
s’opposeraient.
Y a-t-il un homme qui
puisse dire aujourd’hui que cela lui est égal que ce qu’il a fait, dit, écrit
ou penser profite à un autre qu’à lui-même, qu’à ce moi qui se sent, qui se
pense ? Oui ! diraient beaucoup montrant par-là, qui plus est, leur
générosité d’âme. Il n’en est pourtant rien. La preuve c’est qu’ils iront
parfois jusqu'à revendiquer comme leur ce qui a été fait, dit, écrit ou penser par
d’autres. Et comment vont-ils le revendiquer ? Par ce qui le plus nous
rappelle au corps. Le nom n’est-ce pas le corps du mot ? Ils veulent
que l’on retienne leur nom. Cet attachement au nom n’est en effet pas loin de
nous rappeler cet attachement au corps en tant que représentant du moi. Il faut
reconnaître qu’il est aujourd’hui exacerbé. En fût-il toujours ainsi ?
s’il se trouvait que non l’on pourrait remonter aux fondements de l’inégalité
parmi les hommes autrement que ne l’a fait Rousseau, car cherchant dans la
naissance de ce sentiment, de cette pensée, plus que dans la naissance de la
société les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Il n’y a pas si
longtemps, allez, quelques siècles seulement, notre littérature n’était pas
sans compter de nombreux ouvrages anonymes, c’est-à-dire que personne ne revendiquait,
tandis qu’aujourd’hui, signe des temps, de savants érudits n’ont de fin et de
peine que de leur trouver un auteur, répondant peut-être par là plus au soucis
de leur époque qu’à celui de leur auteur. Ils ne vont même pas jusqu’à imaginer
qu’ils puissent être l’œuvre de plusieurs comme l’on ne va pas jusqu’à imaginer
que Pasteur n’ait pas été le seul à découvrir le vaccin. Pourtant des tas de
gens ne cessent de penser les mêmes choses en même temps, de ressentir les
mêmes choses en même temps, de les désirer aussi, mais ne les revendiquent plus
qu’à titre individuel, qu’en leur nom, qu’en leur moi. Et si cela était fondé sur une fiction : la fiction du moi qui s’opposerait à une autre fiction,
la fiction de l’autre, quand notre pensée va d’un autre moi à un autre lui,
jamais à un autre autrui. En réalité on n’ignore tout autant qui est moi que
qui est l’autre.
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