samedi 23 novembre 2019

Le monde des sensations

Il en était tout étonné. Il allait retourner à la salle pour retrouver ses sensations. Quand il se rappelait ses jeunes années où il y allait, pensait t-il, parce qu'il voulait de gros muscles pour qu’on ne l’embête plus, mais aussi pour ressembler à ces culturistes qu’il voyait dans les magazines spécialisés et qu’il trouvait beaux, aussi beaux que ces statues grecques que l’on pouvait voir dans les musées, sauf qu’eux ils existaient bel et bien, ils étaient en chair et en os, il en avait même fréquenté quelques uns qui étaient devenus ses partenaires d’entraînement. Il les trouvait toujours beaux mais n’avaient plus envie de leur ressembler. Tant mieux. Parce qu’il était trop tard. Les modèles étaient tombés comme tombent d’anciens idoles. Un moment il avait pensé ne plus trouver la force et la motivation de continuer. Il s’était même dit que s’il continuait c’était comme porter par l’élan de ses jeunes années, et que cela ne  faisait que montrer combien cet engouement pour la musculation avait été fort, mais aussi que cela s’arrêterait comme s’arrête une toupie de tourner. Ce n’était toujours pas le cas. Une force motrice devait donc toujours le pousser a allé à la salle de muscu, comme il disait, une expression qu’il rapportait d’un temps où il passait des heures et des heures à s’entraîner.

Cette semaine il n’était allé qu’une fois et ça lui manquait, ça manquait à son corps. Le monde des sensations c’est le monde du corps. Et il comprenait enfin qu’il avait vécu immergé, comme rentré dans son corps, unique source de plaisirs, pendant de nombreuses années. Il ne se référait pas à ses sensations que peuvent nous procurer nos cinq sens, tous tournés vers l’extérieur et sa perception. Il n'en revenait pas que le culturiste qu’on croyait tourné vers le monde des apparences, parce que cultivant son apparence, soit en fait un être introverti. N’était-ce pas d’ailleurs ce qu’il était : un être introverti, tout entier tourné vers l’intérieur. La recherche des apparences ne tiendrait le culturiste qu’en apparence. En réalité ce qui le tient c’est son corps, le monde intérieur des sensations que lui procure son corps. Et pas au même titre que les autres sportifs. Bien sûr, l’adrénaline. Bien sûr, les hormones. Mais quand tous les autres sportifs recherchent la performance le culturiste lui est à l’écoute de son corps, de la sensation. Quand il s’entraîne il lui faut avant tout avoir de bonnes sensations.

D’abord cette brûlure procédant d’un effort intense. Je veux la brûlure. Et je lui fais ce café qui lui procure cette sensation de plaisir qu’est la brûlure. Ça ne vous servirait à rien de savoir de qui je parle, pas plus que de connaître la marque du café, mais de savoir que le culturiste à l’entraînement recherche aussi cette sensation de brûlure. Mais il en est une autre de sensation sans laquelle aucun progrès n’est possible en culturisme et celui qui croit être attaché à ses progrès ignore combien il est et deviendra de plus en plus accroc à cette sensation nouvelle — qu’est le phénomène de congestion musculaire — due à l’afflux de sang dans le muscle exercé. Il tachera même de l’entretenir le plus longtemps possible. Ce n’est pas tout, et là aussi, plus il s’agira d’un culturiste aguerri, plus la sensation sera forte. Il en viendra à sentir chaque muscle. Un peu de physiologie d’abord. Ce qu’on appelle l’épaule et que les culturistes connaissent comme étant le deltoïde se divise en deltoïde antérieur, moyen et postérieur. Eh bien, il faut savoir que le culturiste pourra travailler et ressentir son deltoïde antérieur ou moyen ou postérieur, c’est-à-dire une partie seulement de l’épaule. Il n’est pas sûr que les yogis eux-mêmes en arrivent à une telle maîtrise de leur corps, peut-être, mais pas de ressenti, de sensations. Qui n’a pas vu un culturiste « faire des vagues » avec ses pectoraux ? En fait, il n’y a pas une fibre musculaire qui lui échappe. 

C’est tout son corps qu’il sent vibrer. Un corps traversé de sensations. Un corps vivant qu’il ne sentait pas vivre avant de pratiquer la musculation. Et c’est donc cette urgence à le sentir à nouveau vivre qui le conduisait invariablement et immanquablement à la salle de muscu.

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