lundi 7 octobre 2019

Le corps


Jusque dans nos retrouvailles avec le corps, la place qu'on lui fait, l'importance qu'on lui donne, notre société inscrit ses marques qui sont compétitivité et technicité. Les vieux marchaient. Aujourd'hui ils courent. Il n'y a pas d'âge pour faire son jogging, dit-on. Nul n'ignorent cependant que le jogging demande du corps un meilleur rendement que la marche. Et tout occupé à courir nous le sommes moins à penser. Les péripatéticiens étaient des philosophes de l'école péripatéticienne et péripatéticien en grec ancien voulait dire qui aime à marcher, ils aimaient aussi à penser.

Et cet amour du corps aura tôt fait de nous transformer en automate si nous ne nous en méfions pas. Il a été enrégimenté par tous les pouvoirs et ceci depuis la nuit des temps. Et cette volonté que l'on n'a d'en vouloir tirer le meilleur rendement le plus longtemps possible, pour en tirer le meilleur profit que l'on quantifie en performance c'est aussi, ne nous y trompons pas, au corps machine qu'elle s'adresse. Tout ce qu'on lui demande c'est d'apprendre une technique et de l'appliquer, de s'exécuter. Les sportifs ne reculent pas devant la répétition jusqu'à l'usure quand ils rejetteraient l'usine et le travail à la chaîne.

Il en est autrement si l'on considère son corps comme un organisme vivant qui comme tout organisme vivant à autant besoin de repos que de mouvement. Il y a des fanatiques du sport — qui ne les a pas connus, qui ne l'a pas été soi-même — prêts à sacrifier des heures de sommeil plutôt que des heures d'entraînement. Il y en a encore plus nombreux et moins fanatiques — qui ne les a pas connus, qui ne l'a pas été soi-même — qui endureront des heures assis au bureau sans bouger avant d'aller se défouler, s'épuiser à la salle de sport. Qui sait si leur corps n'aurait pas préféré qu'ils lèvent de temps en temps le cul de leur chaise pour se dégourdir un peu les jambes plutôt qu'après des heures d'immobilité le mettre à rude épreuve.

J'aime mon corps parce qu'il me fait jouir. C'est cette capacité de jouissance qui peut passer par la souffrance qui me fait me sentir vivant et c'est tout ce que je demande à mon corps : qu'il fasse que je me sente vivant ; non pas qu'il accomplisse je ne sais quelle performance. Il a besoin de repos et je lui donne du repos parce que je ne connais rien de plus doux que de m'endormir et rien de plus cruel que de maintenir en éveil un corps qui veut dormir. Il a besoin de mouvement et je lui donne du mouvement parce que je ne me sens jamais aussi libre qu'en mouvement et, dès que je sens assez d'énergie en moi, il, je, ne demandent qu'à la dépenser, car nous ne sommes pas là non plus pour thésauriser mais pour vivre.

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