Jusque dans
nos retrouvailles avec le corps, la place qu'on lui fait,
l'importance qu'on lui donne, notre société inscrit ses marques qui
sont compétitivité et technicité. Les vieux marchaient.
Aujourd'hui ils courent. Il n'y a pas d'âge pour faire son jogging,
dit-on. Nul n'ignorent cependant que le jogging demande du corps un
meilleur rendement que la marche. Et tout occupé à courir nous le
sommes moins à penser. Les péripatéticiens étaient des
philosophes de l'école péripatéticienne et péripatéticien en
grec ancien voulait dire qui aime à marcher, ils aimaient aussi à
penser.
Et cet amour
du corps aura tôt fait de nous transformer en automate si nous ne nous en
méfions pas. Il a été enrégimenté par tous les pouvoirs et ceci
depuis la nuit des temps. Et cette volonté que l'on n'a d'en vouloir
tirer le meilleur rendement le plus longtemps possible, pour en tirer
le meilleur profit que l'on quantifie en performance c'est aussi, ne
nous y trompons pas, au corps machine qu'elle s'adresse. Tout ce
qu'on lui demande c'est d'apprendre une technique et de l'appliquer,
de s'exécuter. Les sportifs ne reculent pas devant la répétition
jusqu'à l'usure quand ils rejetteraient l'usine et le travail à la
chaîne.
Il en est
autrement si l'on considère son corps comme un organisme vivant qui
comme tout organisme vivant à autant besoin de repos que de
mouvement. Il y a des fanatiques du sport — qui ne les a pas
connus, qui ne l'a pas été soi-même — prêts à sacrifier des
heures de sommeil plutôt que des heures d'entraînement. Il y en a
encore plus nombreux et moins fanatiques — qui ne les a pas connus,
qui ne l'a pas été soi-même — qui endureront des heures assis au
bureau sans bouger avant d'aller se défouler, s'épuiser à la salle
de sport. Qui sait si leur corps n'aurait pas préféré qu'ils
lèvent de temps en temps le cul de leur chaise pour se dégourdir un peu les
jambes plutôt qu'après des heures d'immobilité le mettre à rude
épreuve.
J'aime mon
corps parce qu'il me fait jouir. C'est cette capacité de jouissance
qui peut passer par la souffrance qui me fait me sentir vivant et
c'est tout ce que je demande à mon corps : qu'il fasse que je
me sente vivant ; non pas qu'il accomplisse je ne sais quelle
performance. Il a besoin de repos et je lui donne du repos parce que
je ne connais rien de plus doux que de m'endormir et rien de plus
cruel que de maintenir en éveil un corps qui veut dormir. Il a besoin de mouvement et je lui
donne du mouvement parce que je ne me sens jamais aussi libre qu'en
mouvement et, dès que je sens assez d'énergie en moi, il, je, ne
demandent qu'à la dépenser, car nous ne sommes pas là non plus
pour thésauriser mais pour vivre.
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