Tous les jours comme aujourd'hui il m'est rapporté par les auxiliaires de vie des faits tendant tous à prouver que ma femme, atteinte depuis des années de la maladie d'Alzheimer, est toujours un être pensant et non pas n'importe quel être pensant mais l'être pensant que je connais comme Sylvie, ma femme.
Cela ne semble cependant pas évident pour tout le monde et encore moins pour le corps médical, psychiatres et neurologues confondus, qui forts de leur science ont déjà rendu leur verdict et cela de façon péremptoire et définitive. Il faut dire que Sylvie n'est plus autonome et tient la plupart du temps des propos incohérents.
Tout tenderait donc à ce qu'on oublie trop vite qu'elle reste un être pensant. Et je dois avouer que cela étonnent les auxiliaires de vie autant que moi-même à chaque fois qu'il m'est rapporté un fait l'attestant sans aucun doute possible, car ne prêtant pas à interprétation.
Ces faits répondent aussi à la personnalité de Sylvie, personnalité qui elle aussi perdurerait malgré la maladie: Sylvie serait donc toujours Sylvie et Sylvie aurait toujours une pensée, la sienne.
Ce que je veux dire c'est que l'on a tôt fait de voir un fou là où il y avait un être pensant quand il serait plus juste de dire que cet être pensant est dérangé, comme on dit dans le langage courant que quelqu'un est dérangé.
Mais il faudrait considérer qu'il continue à penser, à réfléchir, bien que cette pensée, cette réflexion, soit dérangée comme on peut l'être par exemple lorsque l'on vient de subir une aggression ou est angoissé; personne que l'on ne manquerait pas pour autant de considérer toujours comme un être pensant.
Et c'est ce qu'il y a de pensant, qui abandonné à lui-même, à sa détresse, continue impuissant à se défendre tout seul, plus seul que jamais parce que plus personne ne soutient cet effort d'être pensant à penser. Le donnant pour définitivement fou, ne le voyant plus que déraisonner; alors qu'il s'agit au contraire du désir de raisonner, celui d'un être pensant qui veut toujours dire: je pense donc je suis.
En un mot, personne ne voit qu'en Sylvie, ma femme, l'être pensant non seulement n'est pas mort mais veut toujours vivre.
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