dimanche 8 avril 2018

Le livre arraché

Lire aussi est vivre, mais la vie qu'impose à notre nature originelle  une seconde nature qui nous prédispose à lire. Certes, on la cultive par la lecture cette seconde nature, mais elle ne naît pas sans une certaine prédisposition. Il y en auraient, à l'entendre, qui seraient nés un livre à la main, tandis que d'autres disposeraient d'autres outils, car il ne voulait pas croire que les hommes vinssent au monde les mains vides. Et le livre serait le plus beau des outils mais aussi le plus inutile.

Chez lui, à l'en croire, c'était cette seconde nature qui l'avait emporté sur la première. Et il s'était contenté, vite contenté, de peu contenté, pour satisfaire les besoins primaires de la nature originelle, afin qu'elle lui laissa tout loisir de lire. Autant dire que c'était un bon à rien, un fainéant, aux  yeux de qui il n'y avait qu'une nature, notre nature originelle, celle de l'homo faber, alors que lui c'était plutôt l'homme qui ne fait rien, car dites-moi ce qu'on peut faire un livre à la main.

C'est comme ça que l'adjudant chef le surpris et lui arracha son livre. Sa réaction fut si vive qu'on eut dit qu'on lui avait arraché la vie, non pas la vie qui s'impose à notre nature originelle mais celle qui nous prédispose à lire. On avait aussi touché, plus qu'à son livre, à sa seconde nature, la seule où il vivait à son aise quoique retranché. L'adjudant chef alla valdinguer contre le mur où il faillit se fracasser le crâne et lui finit dans une cellule de la caserne où il eut tout le temps de lire. 

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