vendredi 9 octobre 2026

La classe de l'être


Le conatus de Spinoza: "L'essence de l'homme n'est pas autre chose que l'effort par lequel l'homme s'efforce de persévérer dans son être" puis cette stratégie de la nature dont parle Bergson qui concourait de même à la préservation de l'homme en mettant en jeu des dispositifs instinctifs, sociaux et psychologiques contre les dangers de l'intelligence ramènent tous deux l'homme à un être qui tient plus que tout à la vie.

Ils ne prennent donc pas en compte le suicide et plus que le suicide le sacrifice. Et il n'est pas loin de moi de soutenir cette gageure: c'est que l'homme plus qu'à la vie tiendrait à l'homme, que l'être tiendrait à l'être plus qu'à la vie, qu'à l'être pour qui il serait capable de donner son être. Il me souvient avoir appris en ethnologie que chassés de leur tribu les primitifs se laissaient mourir.

Cela ne doit pas étonner l'homme d'aujourd'hui pour qui un seul être vous manque et tout est dépeuplé, ce qui l'amène par conséquent au suicide. De même se laisse plus facilement mourir celui qui a perdu les siens et souvent les couples âgés ne se survivent pas longtemps. Que l'homme tient à la vie on ne semble pas l'avoir oublié mais qu'il tienne à l'autre, cela il semble l'avoir oublié tant tout concourt à le lui faire oublier.

C'est qu'il n'est plus tenu par la nécessité: c'est Armelle qui me disait que certaines femmes se retrouvaient si démunies aujourd'hui qu'elles étaient amenées à chercher un homme par nécessité. Et cela choque. On croyait ces temps révolus. Que celui d'aujourd'hui était celui de la femme indépendante. Mais, plus récemment, une femme sans emploi me laissait entendre que ce n'est pas pour autant qu'elle ferait l'aumône à un homme.

L'on pourra en conclure que s'il n'y a pas toujours une indépendance de fait les esprits eux sont indépendants et libres, que l'être ne tient plus à l'être, du moins ne veut plus tenir à l'être, sinon ne tenir qu'à lui-même. Par conséquent l'homme serait de plus en plus cet être qui tient plus que tout à la vie dont parlait Spinoza puis Bergson, à la vie, et non à l'être.

Puisque, ni par la nécessité, ni par l'esprit, il n'est cet être qui tient à l'être. C'est pourquoi au lieu de regarder du côté de la société il vaudrait mieux regarder du côté de l'être ce qui ne va plus et pourquoi cela ne va plus. Tous ces hommes seuls, toutes ces femmes seules, ne disent-ils pas en cœur: mieux vaut être seul que mal accompagné. C'est que l'être pour l'être ne serait plus de bonne compagnie???

On est à sa télé, à son portable, à son ordi, à son animal de compagnie, à son travail, à ses loisirs, le plus souvent seul parfois accompagné mais il y va des personnes comme des biens en circulation, denrées périssables vite mises au rebut, on les prend et s'en déprend, leur réserve le même traitement qu'à des marchandises consommables et périssables, seules les consommables peuvent intéresser la consommation.

Dans cette marchandisation de l'être on ne peut pas dire que l'être tienne à l'être plus qu'à la vie, c'est que l'être s'est désubstantialisé, qu'il a perdu de sa substance d'être, qu'il est moins être et plus marchandise consommable ou avariée. Jamais il n'y aurait eu autant mépris de l'être. Et ce n'est plus un mépris de classe sinon que l'être a changé de classe: il n'appartient plus à la classe de l'être.

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