Si j'avais un reproche à me faire, car comment en ferais-je à d'autres qu'à moi-même, ou ne commencerais je pas par m'en faire à moi même que je suis censé connaitre mieux que quiconque, mais voilà où justement le bas blesse et c'est au fondement de cette connaissance qu'elle me fait aller et c'est d'avoir trop vécu en aparté.
M'étant toujours examiné ainsi, c'est-à-dire seul, en dictateur (car de là dictant ma conduite), il ne m'était pas difficile de former sur moi un jugement par trop clair et absolu. Mais comment en aurait-il été différemment, si pour relativiser il aurait fallu que je ne sois pas seul mais en compagnie de mes semblables pourtant tous différents les uns des autres mais suffisamment semblables pour que l'on se compare.
Si je me croyais avoir de la volonté voilà que je vois s'exercer une volonté dont je n'aurais pas eu l'idée jusque-là qu'elle puisse exister et se manifester. Si je croyais aimer voilà que des cœurs plus chastes se montrent aussi être des cœurs plus purs. Si je me croyais sensible voilà qui se dit dur et que je trouve plus sensible que moi et inversement si je me croyais dur voilà qui se dit sensible et que je trouve plus dur que moi.
Comment ne pas se perdre et être confondu par le nombre? Comment s'y retrouver qui est comment se retrouver? Quant à sa vérité si chacun est porteur de sa vérité que vaut-elle et pour qui vaut-elle, peut-elle se prétendre avoir une valeur universelle? Il en va ainsi de son amour quand chacun aurait sa façon d'aimer, et de sa façon de penser qu'en chacun aurait sa façon de penser.
Et c'est une nouvelle terrifiante que celle que l'on ne dispose plus de son moi, j'entends de façon absolu et discrétionnaire, qu'il soit mis en doute, qu'il soit relativiser, et cela par la seule existence des autres moi qui se le disputent et cela non pas en le poussant dans ses retranchements mais plutôt à s'ouvrir aux autres moi.
Je compris alors que le moi était le siège du pouvoir (car il n'y aurait pas d'autre pouvoir qu'absolu et discrétionnaire) et pour autant l'existence de tout autre moi serait alors jugée suspecte et fort compromise, voire nier par celui là même qui sous couvert de l'Etat et en aparté, ce qui signifie de manière privée, confidentielle ou à l'écart du reste du groupe, se sentirait autorisé à l'exercer.
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