mardi 11 août 2026

Un tribunal de la langue


Il faudrait parfois penser la langue pour mieux penser. La langue est en soi lourde de pensée. Quand je dis que telle femme est faite pour moi je reprends une expression qui pèse encore sur mon mode de penser la femme: il y aurait une femme faite pour chacun d'entre nous à l'exclusion de tout autre. Je me disposais justement à passer voir une femme.

Elle a un ami, je le sais, elle me l'a dit. Je pourrais aussi être son ami et c'est l'objet de ma visite. Pour qui d'entre nous alors cette femme serait faite. C'est comme de dire qu'on se la partage. Il faut se l'imaginer se coupant en deux sans quoi comment parler de partage si c'est tout entière qu'elle est avec l'un comme avec l'autre quand il y en a un qui pourrait encore prétendre en avoir la meilleure moitié. 

Mais comme il est difficile de penser sans la langue il faut que la langue et ses expressions changent pour que notre pensée change, ici vis à vis de la femme. On ne peut vouloir changer l'homme ou l'incriminer sans vouloir changer la langue de l'homme, s'en prendre à lui sans s'en prendre à ce qu'il dit qui est coupable de ce qu'il pense, qui le fait penser comme il pense, et n'en a pas toujours conscience.

Il y a donc un conditionnement par la langue qui si elle possède le neutre n'est pas neutre, n'est jamais neutre. Et c'est le poids d'une tradition qui pèse sur la langue et que l'on fait, en lui faisant procès, reposer sur les épaules d'un seul homme, la victime propitiatoire. Du jour au lendemain on voudrait qu'il pense et agisse autrement mais c'est sans compter sur la langue.

Si elle véhicule des pensées qui ne sont plus de son temps mais dont elle le nourrit encore depuis sa plus tendre enfance lui et tous ses espoirs qu'il fonde sur la femme, en commençant par ce qu'il y aurait une femme faite pour nous, cette âme sœur qui n'attendrait que lui, et dont il ne pourrait alors comprendre qu'elle soit pour les autres hommes tout aussi entièrement faite et l'âme sœur.

Oui! Il faudrait un tribunal de la langue qui juge tous ces propos déplacés que la langue met dans la bouche des hommes sans même qu'ils s'arrêtent à y penser et les pousse parfois à agir de façon toujours déplacée et toujours sans même qu'ils s'arrêtent à y penser. Oui! Il faudrait un tribunal de la langue avant que l'on se mette à condamner des hommes qui ne peuvent penser et agir autrement que comme la langue leur a appris à penser et à agir.

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